mercredi, septembre 29, 2021

CELA EST PRIERE

(Méditation sur la prière à Jésus – 1994)

Il faut éviter les malentendus lorsqu’on parle de prière continue. On dit que le travail est prière, que la souffrance est prière, on dit même que les études sont prière. Eh bien, le travail n’est pas prière, la souffrance n’est pas prière, ni les études. Seule la prière est prière et rien d’autre. En elle-même, la souffrance est souffrance, les études sont études, le travail est travail tout comme la prière est prière – il n’y aurait pas deux noms pour définir la même chose. Deux noms définissent deux choses différentes : si travail et prière, souffrance et prière, études et prière, signifiaient la même chose, ils n’auraient pas des noms différents.

Comment donc vivre une prière continue ? Prier, c’est vivre un rapport avec Dieu : l’âme doit vivre ce rapport. Comment le vivra-t-elle ? La prière même n’est pas prière si nous croyons qu’elle consiste en la récitation d’une formule ; la prière est plutôt un acte qui établit un rapport avec Dieu et fait en sorte que l’homme initie un colloque, un mouvement d’amour, vive son union avec Dieu.

La prière continue est le contraire de prières continuelles. La multiplication d’une formule, plutôt que réaliser la prière continue, semble la rendre impossible parce que la prière continue n’est pas une multiplication d’actes mais un état d’unité, de simplicité, de pureté. Toutefois, c’est à travers la multiplication d’actes qui fixent l’esprit en un contenu intelligent que la prière pure devient possible.

Il est certain que tout cela se réalise de manière plus consciente et plus pure par la prière habituellement dite, qui implique une parole qui est acte d’amour, d’humilité, d’abandon, qui implique une parole qui inclut l’acte de foi, d’espérance, de charité ; il n’est pas dit qu’un acte qui ne se traduit pas immédiatement en parole ne puisse pas établir un rapport, une union. Ce n’est pas nécessairement la parole qui établit l’union ; même le silence établit l’union lorsque l’amour est profond. Cela peut être un acte. Par exemple lorsque je rencontre une personne que je n’ai pas vue depuis un bon moment : je lui serre la main, je ne parle pas. La poignée de main établit un contact, réaffirme et ravive un rapport d’amitié, d’affection, d’estime … elle établit une union avec cette personne.

Ainsi, mon rapport avec Dieu, je le vis à travers la parole ; je peux le vivre à travers le silence, à travers des actes extérieurs. Même ce silence, ces actes sont prière s’ils établissent ce rapport ; par contre, je peux dire le rosaire sans prier si cela ne me met pas en rapport avec Dieu. Une maman qui souffre à côté du lit de son enfant malade vit un rapport avec son enfant à travers précisément sa souffrance, à travers l’œil qui le contemple ; le rapport peut aussi être établi par le contact de sa main que la maman serre sur son cœur, même lorsque la maman qui est loin et n’a d’autre rapport avec l’enfant que celui de la souffrance de le savoir loin, de ne pas pouvoir le voir, de ne plus rien savoir de lui. C’est dans cette souffrance que le rapport existe : la souffrance est véritablement le moyen par lequel elle vit le rapport avec son fils.

C’est ainsi qu’est le rapport entre un père et son fils lorsqu’il travaille pour lui, lorsqu’il peine, lorsqu’il s’échine pour obtenir les moyens de pouvoir lui faire faire ses études, de pouvoir l’éduquer, le nourrir : le travail du père est un acte à travers lequel le père vit son rapport avec son fils. Il ne le vit pas en parlant toute la journée avec son fils mais en travaillant pour lui. Nous pouvons souffrir et prier si la souffrance nous met en rapport avec Dieu ; nous pouvons travailler et prier si le travail nous met en rapport avec Dieu. Est prière l’acte qui met l’homme en rapport avec Dieu, qui établit ce rapport et le rend toujours plus intime et étroit.

En elle-même, nous pouvons le dire, même la prière n’est pas prière – c’est-à-dire, la prière en tant que récitation d’une formule, acte particulier de piété – la prière sera cet acte humain qui est expression de foi, d’espérance, de charité, où l’âme désire son Dieu et tend vers Lui, s’unit à Lui, L’étreint et L’aime.

C’est cela la prière.

Le Père

LE PROGRESSIF DEVOILEMENT D’UN UNIQUE MYSTERE

(Du Mythe à la Vérité, Gribaudi, Turin 1991, page 12-16)

Euripide est un écrivain privilégié pour celui qui veut tenter de découvrir l’action secrète de Dieu qui, même en dehors d’Israël, prépare lentement l’avènement du Christ, terme ultime du cheminement de l’homme. 

Si Dieu a élevé l’humanité à l’ordre de grâce depuis les origines, de manière à devoir admettre que, concrètement, le statut de nature pure n’a jamais existé pour l’homme, nous devons aussi affirmer que, dès les origines, Dieu a ordonné l’homme au Christ futur, avant le péché d’Adam. Du reste, la Bible ne commence pas par la vocation d’Abraham mais par la création de l’homme et Adam est déjà la figure du Christ, tout comme Eve est celle de Marie. Toute la vie de l’humanité est une histoire sacrée. S’il est certes difficile de reconnaître – sans l’action de l’Esprit – le caractère prophétique de l’histoire d’Israël, c’est encore plus difficile de découvrir le visage du Christ dans la révélation cosmique, fondement des religions païennes. Toutefois, il s’impose toujours plus à la théologie catholique d’étudier non seulement l’harmonie des deux Testaments mais aussi et désormais surtout, le rapport secret et l’harmonie entre toutes les religions et la religion chrétienne. J’ai dit « désormais surtout » parce que la connaissance de toute tradition religieuse à travers les communications sociales est devenue telle que reporter cette étude – la seule qui puisse assurer la transcendance de la religion chrétienne et sa catholicité – risque de ne plus justifier son affirmation d’être l’unique vraie religion. Si elle n’est pas catholique, elle ne peut être unique, si elle n’est pas unique, elle ne peut être vraie.

Le cheminement de l’humanité n’est que le progressif dévoilement d’un unique mystère. Ainsi, l’expression de toute culture humaine à travers la littérature, l’art de chaque nation, a un caractère tout au moins partiellement prophétique, annonce tout et attend l’accomplissement de ce mystère dans la Présence même voilée et pourtant réelle du Christ.

La culture grecque me semble la plus privilégiée de toutes du moment où la révélation de l’Ancien Testament finit dans la langue grecque et que nous avons le Nouveau Testament dans cette langue. Si nous voulons écouter Dieu, c’est à travers cette langue qu’Il nous parle aujourd’hui. La langue n’est pas un moyen quelconque dans la transmission du message de Dieu. Par la langue, Dieu a dû assumer, d’une certaine manière, la pensée, la poésie, parce que la pensée et la poésie sont inséparables de la langue. La langue de toute nation est, en effet, formée par la pensée et la poésie. C’est donc un devoir de découvrir, dans la pensée et dans la poésie des grecs, la préparation à l’Evangile. Selon les mystiques Justin et Clément, il y a également des prophètes parmi les païens et nous devons peut-être dire plus : chaque poète, chaque grand philosophe annonce mystérieusement le Christ à venir, le Christ venu.

Nous devons écouter Dieu en tout homme qui nous parle parce que Dieu, avant d’assumer notre nature humaine, en a assumé la langue.

Nous ne devons certes pas solliciter les textes ; ils doivent nous parler tout seuls. Cependant, il se passe quelque chose de semblable pour ces textes de la littérature classique comme ce qui arriva aux textes de l’Ancien Testament : ce n’est qu’au dernier accomplissement qu’on a reconnu la prophétie dans les textes. Le Nouveau Testament illumine l’Ancien. Seul le Christ peut ouvrir le livre scellé avec les sept sceaux, ce n’est que du Christ que le livre reçoit son authentique interprétation. Est-ce ainsi pour la tragédie des grecs ? Il est possible que nous reconnaissions aujourd’hui dans la littérature classique cette préparation évangélique dont a parlé le Concile ?

Les plus grands héros, les plus fameux du mythe sont Héraclès et Dionysios. Leur histoire était riche en nouvelles et imprévisibles épreuves. Ce qui différencie les deux héros, c’est un sort contraire : Héraclès est un homme et devient à terme un dieu ; Dionysios est un dieu et il descend parmi les hommes, il se fait voir, il vit avec eux. Chez le premier, le mythe correspond à l’anxiété de l’homme qui prétend devenir immortel et compagnon des dieux ; chez le second, le mythe semble, au contraire, illustrer comment dieu se fait proche de l’homme, recherche sa compagnie et, tout en restant dieu, établit sa demeure parmi eux. Le dieu est toujours terrible mais l’homme le recherche, tente de vivre avec lui : le mythe semble naître de cette invincible attraction du divin et, dans le même temps, du sens obscur de sa présence.

Le Père

VIE ANGELIQUE

(Méditation sur la prière à Jésus, 1994)

« Bios anghelicos ». Dans la vie angélique, la vie contemplative s’associe à la vie active ; les anges sont au service des hommes en même temps qu’ils adorent Dieu. Nous pourrions penser à une vie contemplative qui nous sépare de nos frères ; il n’en est pas ainsi : les anges qui contemplent sans cesse Dieu sont les mêmes qui te guident dans la vie et te conduisent sur les voies du Seigneur.

Dans le Christianisme, la vie contemplative ne sépare pas des frères mais implique un dépassement, une transcendance pour embrasser toute chose. Seul l’amour peut réaliser cette vie. Nous vivrons la vie angélique lorsque nous vivrons devant le trône de Dieu comme représentants de nos frères. Le fait de t’engager pour les hommes ne te détourne pas de Dieu. La vie contemplative ne doit pas être pour toi une dispense de la vie active, elle ne peut en aucune manière être un prétexte pour que tu te sentes moins engagé dans le salut des hommes. Tu ne réaliseras ton idéal de manière parfaite que lorsque vivant ta vie contemplative devant Dieu, tu vivras comme celui qui est au service de tous les frères et que tu les portes tous dans ton cœur, devant Dieu. C’est cela la vie angélique, l’idéal de vie que tu dois réaliser.

Il est déjà difficile de vivre une vie de prière continue : et sera d’autant plus difficile cette prière qui devrait consumer toutes les puissances du cœur et de l’âme, toute la vie pendant que nous remplissons notre mission au bureau, à l’école, à la maison, etc. Nous devons vivre dans le monde, nous ne devons absolument pas nous soustraire du monde mais vivre dans le monde comme témoins de l’Invisible, être dans le monde comme une révélation de Dieu. Vivre dans le monde, en union avec tous les frères, dans un rapport continuel d’amour, de service avec eux … et au milieu d’eux comme une apparition du Ciel.

Nous devons vivre au Ciel en étant ici-bas. Vivre au Ciel serait facile si le Seigneur nous portait hors de ce monde avec la mort. Au contraire, nous ne devons pas mourir, nous ne devons pas nous soustraire à ce monde ; nous devons rester ici-bas et vivre un rapport continu avec les choses, un service continu à nos frères et vivre ici-bas une vie de paix, de béatitude, d’amour, être en quelque sorte Sa lumière ici-bas.

Nous devons être comme des anges. Que veut dire être comme des anges en ce qui concerne notre rapport avec Dieu, en ce qui concerne notre rapport avec les hommes ? Etre des anges pour le Seigneur veut dire vivre dans un total oubli de soi, comme consumés en présence de Dieu – celui qui voit le Seigneur ne peut plus se rappeler de lui-même. Une âme qui voit le Seigneur ne peut plus avoir connaissance d’elle-même : Dieu l’envahit tellement qu’Il l’efface. L’âme ne sent plus avoir une quelconque valeur, comme si elle n’existe plus …. Humilité totale d’une âme qui est comme disparue à ses propres yeux, elle s’oublie au point de ne plus rien savoir d’elle-même, de ne plus attirer à elle aucune créature ! Humilité qui n’obéit plus à la force centripète, qui attire à soi mais à la loi d’un amour centrifuge qui se donne totalement et ne conserve plus rien pour elle. Humilité totale qui s’identifie à l’acte d’adoration. L’acte d’adoration parfaite n’exige certainement pas l’anéantissement ontologique mais ce pur anéantissement psychologique de la créature qui fait qu’elle n’existe plus.

Toutefois, cela ne suffit pas. Investi de la grâce, transformé en Christ, tu vis encore dans le monde car tu as encore une mission à accomplir, tu dois servir. Qu’est l’ange de Dieu dans son rapport avec le monde ? Un pur instrument de la volonté divine. Dieu, pour accomplir ses desseins, a besoin des anges : c’est grâce aux anges que s’accomplit ce que Dieu veut ici-bas. Que veut dire pour nous ne plus avoir une volonté propre ? La volonté de l’homme est au service exclusif de Dieu : l’homme ne veut que Sa volonté. Il n’a plus un dessein propre à réaliser parce qu’il n’a plus aucun désir. L’homme est actif vis-à-vis des créatures car il est purement et totalement passif devant Dieu. L’ange ne reçoit pas d’ordre de la créature, il ne subit pas l’action de l’homme : il est totalement passif devant Dieu, toujours à l’écoute de la divine parole, toujours disponible pour Lui, toujours totalement engagé pour l’accomplissement de la divine volonté.

Voilà ce que nous impose la vie religieuse : être comme des anges pour vivre une vie d’adoration pure et d’universel service.

Le Père

LA JUSTICE ET LA CHARITÉ

(Assemblée à Florence, 6 février 1966)

Dans la dernière partie de la parabole des ouvriers dans la vigne, notre Seigneur met en rapport et en contradiction la justice que les hommes veulent avec la charité que Lui donne. Quel droit pouvait avoir celui qui a travaillé une demi-heure d’autant plus que notre Seigneur ne lui avait rien promis ! En plus, il n’y avait rien de convenu entre les ouvriers et le patron. A ceux qu’il a trouvés à la troisième heure, il a dit : «allez et je vous donnerai ce qui est juste»; mais à la sixième, neuvième et onzième heures, il n’a rien promis : «allez, vous aussi, travailler». Et ils ne s’attendaient sûrement à rien. Ils ont peut-être pensé : «eh bien, nous ne faisons rien, nous nous ennuyons aussi de rester à ne rien faire, à attendre qu’on nous propose du travail. C’est mieux d’y aller». N’est-ce pas vrai ? N’est-ce pas vrai que c’est déjà un don de pouvoir nous secouer de notre indolence, de notre paresse pour nous engager dans quelque chose ? Nous remercierons bien volontiers quelqu’un qui nous demanderait de faire un petit boulot plutôt que d’être toujours seuls, sans rien faire.

Ceux qui n’ont travaillé qu’une demi-heure mais qui au fond ont fait ce que le patron demandait, c’est à eux que le patron s’adresse en premier, les payant en premier, leur donnant l’intégralité du salaire. Il fait envers eux preuve de bonté tout comme ces ouvriers ont eu le geste affectueux d’aller travailler pour Lui sans rien demander. Ils n’ont rien demandé et ont tout reçu.

Voici ce que nous enseigne la parabole : vivre notre rapport avec Dieu dans la vérité, en tant que rapport d’amour. Nous ne mesurons pas bien que ce que nous faisons pour le Seigneur n’est qu’un petit jeu. Travailler pendant dix minutes n’est-ce pas un jeu ? Ne donnons pas de l’importance à notre travail ! Ceux qui ont travaillé toute la journée se donnent de l’importance : «comment ? Tu traites ceux qui sont venus dans la dernière demi-heure comme nous qui avons supporté le poids du jour et de la chaleur?». Ils se donnaient de l’importance. Mais que peut être notre vie face au Seigneur, même si nous avons travaillé ? ». Tout est un petit jeu. Notre travail n’est pas grand-chose mais faisons-le volontiers du moment où c’est Lui qui nous le demande … En retour Il nous donne l’amour. Nous n’avons rien fait et nous avons tout reçu…. Le saint ressent toujours que ce qu’il donne est un petit jeu ; c’est l’offrande d’un petit présent qu’un enfant donne à son père ou à sa mère, rien de plus. Ce n’est pas grand-chose et justement parce que ce n’est pas grand-chose, Dieu te récompense par un amour immense, un amour infini.

C’est ainsi qu’est Dieu avec l’homme mes chers frères. Notre rapport avec Dieu se fonde sur l’amour, sur la pure miséricorde ; il doit être vraiment vécu comme le rapport d’un enfant avec son Père céleste, un enfant qui sait que ce qu’il offre ne vaut rien mais qui sait qu’il peut tout recevoir en échange de son petit don. Car la mesure de la récompense n’est pas le prix de ce que tu donnes : c’est la grandeur de l’amour de Celui qui répond à ton petit geste.

Voilà, mes chers enfants, ce que nous enseigne cette parabole. Cela ne vous semble-t-il pas quelque chose de grand ? Une autre grande leçon de la parabole c’est ceci : au fond, personne ne reste sans travailler. Nous sommes donc tous, plus ou moins, engagés à travailler pour le patron, appelés à des heures différentes, faisant un travail plus ou moins fatiguant avec un esprit plus ou moins d’amour. Mais nous tous nous travaillons. Et Dieu nous donne à tous une paie, une récompense au terme de la journée. Nous sommes tous différents et nous travaillons avec un esprit différent mais nous tous nous travaillons et nous travaillons pour Lui.

Cela aussi est bon à entendre, pour ne pas nous opposer les uns aux autres comme l’ont fait ces ouvriers de la vigne. Non, mes chers enfants, nous serons bien contents demain de nous retrouver côte à côte, épaule contre épaule, pour recevoir le prix avec quelque hérétique ou communiste qui, sans le savoir, aura travaillé pour Lui. Et il n’attendra rien parce qu’il ne saurait même pas qu’il y aurait un patron qui lui donnerait quelque chose pour ce travail.

Le Père

DE L’ALIENATION A LA PRESENCE

(Exercices Spirituels à La Verna, 3-10 août 1980)

Nous vivons actuellement une vie d’aliénation : non seulement les choses ne sont pas présentes à nous mais entre nous, nous ne sommes pas présents, je dirai même que nous ne sommes pas présents à nous-mêmes…. Nous sommes mystère pour nous-mêmes, nous ne nous connaissons pas, nous ne nous possédons pas. Aucune présence n’est possible ici-bas ; toute notre vie est aliénation.

Sachez bien que nous expérimentons l’éloignement d’autant plus que nous aimons car, plus nous aimons, plus nous sentons cette incommunicabilité parce que, dans l’amour, nous souhaitons vivre une participation pleine, nous souhaitons vivre dans l’autre et totalement pour l’autre. Et l’autre, qui est-il ? Qui est pour moi mon frère, qui est pour moi mon fils ? Qui m’appartient ?

Quelle chose terrible que la présence ! Vous le voyez bien : une personne meurt et l’autre reste. Comment nous connaissons-nous ? Qu’est l’un pour l’autre ? Par contre dans la Trinité, si le Fils n’existe pas, le Père non plus n’existe pas ; si le Père n’existe pas, le Fils non plus n’existe pas. La Présence qui est la pericoresis, qui est la « circumincession », la présence de chaque personne pour l’autre personne, c’est la vie des trois Personnes divines. C’est cela la Présence réelle du Christ. Nous existons dans la mesure où le Christ vit en nous parce que ce qui constitue notre vraie vie, notre vie inséparable comme le disait Saint Ignace d’Antioche, c’est le Christ.

Nous sommes tous appelés à vivre ce rapport avec le Christ parce que ce qui caractérise le chrétien, c’est ce rapport. Tout comme ce qui caractérise les personnes divines dans la Trinité est le rapport de chaque personne avec l’autre corrélative, de même dans le Christianisme, ce qui nous caractérise c’est le rapport avec le Christ. Dans les Personnes divines, il y a le rapport du Père avec le Fils et du Fils avec le Père dans l’unité de l’Esprit. Dans l’économie chrétienne, ce qui la caractérise, c’est le rapport nuptial (non pas de filiation mais nuptial) entre le Christ et nous, entre nous et le Christ. Voilà pourquoi, chez les mystiques, la vie spirituelle trouve toujours son accomplissement dans ce qui s’appelle le mariage spirituel ou l’union transformante.

La première chose qui s’impose donc pour nous, en vue de ce rapport avec le Père, en vue de ce rapport avec tous les hommes, de cette unité qui nous relie entre nous, c’est de rencontrer Jésus, Fils de Dieu. L’Evangile, le christianisme c’est Jésus. Le livre sacré, pour nous chrétiens, ce n’est pas un livre de doctrine mais c’est le livre qui nous parle du Christ, qui nous fait connaître le Christ, qui nous met en relation avec Lui. Et beaucoup plus encore que dans l’Evangile, le Christianisme a son accomplissement dans la Liturgie et dans la Liturgie eucharistique, où ne se fait présent pour nous que le Christ Seigneur. Et Il ne se fait présent que dans la mesure où nous existons parce que la présence d’une personne est toujours nécessaire pour que se fasse présent le sacerdoce du Christ. Et la présence du chrétien est toujours nécessaire pour qu’il y ait aussi le Christ victime. Il n’y a jamais le Christ indépendamment de toi, tu ne seras jamais vraiment l’homme racheté sans Lui. La présence du Christ suppose toujours la présence des autres. Depuis les débuts, notre Seigneur aurait-Il jamais pu se faire présent sans la Vierge Marie ? S’est-Il incarné sans Marie ? Jésus n’est pas sans l’homme et l’homme n’est pas sans Jésus. L’homme est vraiment rapport avec le Verbe.

Le rapport est total, Il veut tout de toi et Il se donne tout entier à toi. C’est uniquement ce rapport qui nous caractérise parce que c’est un rapport personnel et, dans ce rapport personnel où nous sommes tout pour Lui et Lui est tout pour nous, nous ne vivons plus qu’une unique vie : la vie du Christ est ma vie, ma mort est Sa mort. Ce n’est pas la mort du Christ qui devient ma mort mais, au contraire, c’est ma mort qu’Il fait Sienne, faisant aussi Sien mon péché; et c’est Sa vie qui devient ma vie. Il n’y a donc plus une autre vie pour nous. Si je vis une vie qui m’est propre, cela veut dire que je n’ai pas réalisé mon unité avec le Christ. Si je suis encore propriétaire de ma vie, de mes sentiments, je n’ai pas encore réalisé ma vocation chrétienne. Réaliser ma vocation chrétienne veut dire ne vivre que Sa vie : «vivo ego, iam non ego ; vivit vero in me Christus (ce n’est plus moi qui vis mais c’est le Christ qui vit en moi)» (Galates 2, 20).

Le Père

OUVERTURE ŒCUMENIQUE

(Retraite du 19 janvier 1986 à la Maison Saint Serge)

Au cours des huit jours de prière pour l’unité des chrétiens, il s’agit surtout de la réunion, au sein de l’Eglise, de tous les frères qui ont foi en Christ. Il convient alors de tirer une première conséquence à laquelle nous rappelle continuellement le Pape (Jean Paul II) : c’est vrai que l’unité s’exprime sur le plan visible au sein de l’Eglise Catholique, qui a son centre dans la papauté mais il est aussi vrai que, indépendamment de la papauté, l’Eglise occidentale, toute l’Eglise occidentale – par conséquent tous les catholiques d’Amérique, d’Afrique, d’Europe, c’est-à-dire les 700 millions de catholiques – n’est qu’une partie de « l’una catholica ». C’est ce que nous dit continuellement le Pape. Je ne sais pas si nous les italiens l’avons compris. Sachez que le geste du Pape de faire de Cyrille et Méthode les saints patrons de l’Europe signifie la partialité du catholicisme latin. Si nous nous refugions dans notre catholicisme latin, nous aussi – même si nous sommes du côté du Pape – nous empêchons l’Eglise d’être catholique dans les faits, de se montrer « une » de fait parce que l’Eglise est constituée de l’Orient et de l’Occident.

Depuis la naissance de la Communauté, nous pouvons dire que nous avons le regard tourné vers l’Orient. Nous devons nous rendre compte que, même si nous sommes peu nombreux, ce qui compte, ce n’est pas tant l’union des orientaux à nous que notre disponibilité à accueillir les orientaux. Rendons-nous donc compte que notre christianisme a besoin de son complément avec la vision, la mentalité, le sens chrétien qu’a l’Orient.

Voilà la raison d’être de la Maison Saint Serge : dans cette maison, en effet, nous avons senti qu’il nous fallait vivre ce besoin de réintégrer, au sein de l’Eglise catholique, les valeurs de l’Eglise orientale. Tout cela me fait un peu peur parce que je ne veux pas que cela soit juste une mode et je ne veux même pas cesser d’être un catholique latin ; je serai catholique si j’arrive à transcender ce qui est partiel dans ma confession chrétienne, en l’intégrant à ce qui est partiel dans la confession chrétienne de l’Orient. Je dois véritablement me sentir frère de Saint Séraphin, frère de Saint Serge, frère de tous les grands saints qu’a eu la Russie et qu’a eu la Grèce ces derniers temps.

Nous devons avoir admiration et amour pour ces chrétiens et, l’amour, ce n’est pas seulement un donner, cela implique aussi un recevoir ; si tu refuses de recevoir, tu n’aimes pas. Je dois aimer l’Orient et je ne dois prétendre à rien et je ne peux même pas refuser de recevoir ; je dois savoir recevoir le témoignage de leur christianisme, d’un christianisme qui est certes un avec le nôtre mais différent. Ce sont des aspects complémentaires d’une même vie et, à travers ces aspects complémentaires, notre christianisme devient un et catholique parce que, sans ces aspects, il risque d’être trop rationnel, trop logique, trop juridique, des défauts propres au christianisme occidental.

Pourquoi beaucoup de personnes sont-elles aujourd’hui contre l’Eglise en tant qu’institution ? C’est parce que le sens juridique a trop pesé sur notre expérience chrétienne. C’est précisément ce que nous devons apprendre de l’Orient : nous devons apprendre à nous libérer d’un certain juridisme ainsi que d’une conception trop moraliste du christianisme. Nous devons retourner à une spiritualité de type plus dogmatique et liturgique plutôt que moraliste. Que sont nos vertus par rapport aux sacrements divins qui nous unissent au Christ et font de nous une seule chose avec Lui ? Nous devons réapprendre à vivre les sacrements ; pensez à ce qu’est la Messe ! C’est le Christ qui rend présent pour nous l’acte suprême de Son amour.

Mes chers frères, nous devons nous libérer de ces défauts qui révèlent la partialité de notre christianisme. Le christianisme oriental est assurément un christianisme partiel mais, comme nous sommes catholiques, il est juste que nous ne regardions pas de trop près les défauts des autres mais de voir plutôt ce qui nous manque, tout en sachant et en reconnaissant que nous sommes dans la vraie Eglise. Nous devons être reconnaissants à Dieu qui a voulu que nous naissions au sein de l’Eglise catholique, que cela soit pour nous facile et naturelle de reconnaître dans la figure du Pape, le sommet de toute la hiérarchie, le sacrement de l’unité visible de l’Eglise. Mais cette gratitude envers Dieu ne doit pas nous empêcher de sentir, comme le veut le Pape actuel, la partialité de notre christianisme, lequel doit trouver son accomplissement dans un christianisme complémentaire au nôtre. Cela ne veut pas dire devenir des orientaux parce que si nous devenions des orientaux, nous ne serions plus ni orientaux ni occidentaux. Nous sommes nés ici, notre lait maternel, c’est ce que nous a donné l’Eglise latine et un fils demeure toujours le fils de sa mère ; cependant, nous devons nous ouvrir pour accueillir ce que peut nous donner l’Eglise Orientale pour que notre christianisme soit plus vivant, plus total, plus un, plus catholique.

Le Père

EN DIALOGUE AVEC LE MONDE

(Assemblée à Florence, 6 février 1966)

Ce matin je me posais la question suivante: qu’est-ce que l’athéisme moderne ? N’est-ce pas une condamnation de l’Eglise, une condamnation de nous chrétiens ? L’athéisme moderne ne serait-il pas, tout au moins en partie, le témoignage religieux le plus valide de la génération présente ? … Ces âmes sont en recherche et le fait qu’elles soient en recherche est très important. Cela veut dire qu’il y a certainement en ces âmes l’action de Dieu. Une âme ne peut se mettre en recherche si Dieu ne la meut. C’est probablement nous qui ne cherchons plus, qui sommes étrangers au Seigneur. Le fait de ne pas chercher ne peut signifier, pour nous chrétiens, qu’une chose : que nous avons trouvé. Mais l’avoir trouvé sur le plan psychologique, moral ou sur le plan de la réalisation d’un salut veut dire, pour nous chrétiens, être déjà saints. Si dans notre vie il n’y a pas un certain drame intérieur, il n’y a pas non plus une volonté certaine de pureté, il n’y a pas une volonté certaine de sincérité extrême ; cela veut dire que nous sommes tous des hypocrites, cela veut dire que nous sommes tous des masques qui cachent Dieu ; cela veut dire que, très souvent, nous devenons l’obstacle premier des âmes sincères qui cherchent Dieu.

Mes enfants bien-aimés, que veulent dire ces paroles ? Que nous devons être sincères. Cela veut aussi dire ceci : nous devrions beaucoup plus écouter les hommes d’aujourd’hui. Dans ce qu’ils nous diront, nous aurons sûrement à apprendre mais aussi à être vigilants : la suggestion de leur recherche est extrêmement dangereuse pour nous car nous ne pouvons pas mettre entre parenthèse la vérité que nous possédons, même si nous devons mettre en discussion le témoignage que donne notre vie de cette vérité.

Il est certes dangereux de les écouter mais c’est absolument nécessaire pour nous. En d’autres termes : le danger n’est pas une dispense pour nous. La vie de l’homme est une vie de risque et une vie de danger. Si j’évite le risque, si j’évite le danger, il ne me reste qu’à dormir, c’est-à-dire à ne pas vivre. Pour nous vivre veut dire affronter le danger d’un colloque, le danger d’un dialogue comme le veut le Souverain Pontife. Je comprends à présent la grandeur de son encyclique dans laquelle il a pratiquement voulu donner un programme à son pontificat : le dialogue (cf. Ecclesiam suam, 1964), programme d’un pontificat qui se veut être une ouverture de l’Eglise au monde, dans un véritable dialogue : non seulement dialogue du chrétien avec les autres chrétiens non catholiques mais du chrétien avec les athées, du chrétien avec les communistes, du chrétien avec tous les hommes parce que dans la mesure où les hommes vivent, ils ont toujours quelque chose à te donner.

J’ai maintenant compris comment non pas l’Eglise Corps Mystique du Christ mais la chrétienneté – c’est-à-dire l’Eglise dont nous sommes les composantes – ne vit que si nous nous ouvrons à un véritable dialogue avec toutes les âmes vivantes, même si ces âmes blasphèment car, très souvent, le blasphème peut être un témoignage de Dieu, comme cela l’est dans l’Ancien Testament le livre de Job. Le livre de Job n’est-il pas une continuelle rébellion contre notre Seigneur ? Et pourtant, c’est l’un des livres inspirés. Que de fois nos petits mauvais livres (livres à quatre sous) de piété – qui ne sont certainement pas l’expression d’une rébellion envers Dieu – ne sont-ils pas un masque qui cache la grandeur divine, de petits somnifères pour les âmes pieuses ! Et les âmes pieuses, ce sont ces vieilles personnes qui, désormais fatiguées, n’ont rien d’autre à faire que de dormir et de passer du lit au divan. C’est probablement ce que nous sommes.

Maintenant, l’âme vivante sait vraiment affronter la tempête et l’ouragan. Et le chrétien doit affronter l’ouragan et la tempête à l’instar de Jésus, Lui qui est véritablement notre Maître. Il a vécu en dialogue avec le monde dans lequel Il vivait ; nous aussi, nous devons vivre dans un dialogue ouvert et vivant avec les hommes d’aujourd’hui.

Le Père

NOTRE VIE, C’EST LE MYSTERE PASCAL

(Assemblée du 3 avril 1958, Jeudi Saint)

Tâchons de ne pas nous distraire, de nous préparer à la liturgie d’aujourd’hui, qui est participation au mystère du Christ. Le Christ rend ce mystère présent, non pas comme un spectacle mais en le renouvelant en nous : Il nous insère dans cet acte dont nous sommes les acteurs plutôt que les spectateurs.

La liturgie pascale doit nous appeler à vivre, toute notre vie, ce mystère. A notre consécration, nous ne pouvions répondre que dans la mesure où nous vivons ce mystère, parce que nous avons toujours dit que la consécration religieuse n’est pas une autre consécration en dehors de la consécration baptismale mais une consciente et libre acceptation de ces obligations qui dérivent de notre consécration baptismale. Et ces obligations sont une seule mais une qui remplit toute la vie : « tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toutes tes forces ». C’est ce que nous avons promis le jour de notre baptême et personne ne peut aller au-delà de l’accomplissement de cette loi. Au fond, cette loi n’a été accomplie que par le Christ : Lui seul S’est totalement ordonné à Dieu, précisément en force de cette assomption que le Verbe a opéré de cette nature, où la nature humaine présente dans le Christ a été totalement ordonnée au Père.

Vivre ces obligations, vivre cette consécration baptismale implique pour nous vivre la mort et la résurrection de Jésus. Saint Paul, dans sa lettre aux Romains, fait déjà voir comment nous sommes baptisés dans Sa mort et le baptême est aussi participation à la résurrection, lorsque, en émergeant de l’eau, l’âme resurgit, renouvelée par le bain de vie.

Le baptême nous a donné de participer au mystère du Christ dans lequel nous participons véritablement au mystère de l’Incarnation divine ; cependant, le fait d’être insérés dans le Christ ne nous fait pas encore vivre personnellement Son mystère ; cela ne traduit pas notre participation volontaire, libre, consciente, totale, personnelle, à ce mystère. La consécration que nous avons faite par la suite est, quant à elle, l’acceptation des obligations du baptême, par un engagement volontaire, à les porter jusqu’aux ultimes conséquences, à répondre à toutes les exigences divines de mort et de résurrection.

Maintenant, cette mort et cette résurrection, nous ne pouvons les vivre que dans la mesure où nous sommes unis à Jésus ; il est inutile de penser vivre la consécration religieuse si nous ne voyons pas cette consécration comme l’acte par lequel nous sommes insérés en Christ, par lequel nous vivons en union avec Lui.

Vivre notre consécration religieuse est un engagement constant d’union avec le Christ, c’est un engagement constant de participation au mystère pascal. L’acte que nous sommes sur le point d’accomplir en assistant à la messe, c’est l’acte social le plus élevé, le plus grand, le plus significatif mais aussi le plus efficace de toute l’année que nous vivons ; de même, la communion pascale que nous sommes sur le point de faire ce soir est l’acte le plus grand de toute l’année – je dis la communion de ce soir mais je ne la sépare pas de celle de dimanche et de celle du Samedi Saint, tout comme je ne sépare pas la participation à la messe de ce soir de la participation à la messe de demain et du Samedi Saint. Je ne peux pas prétendre que vous soyez tous présents le samedi nuit ; mais il est important qu’au moins à la première messe pascale du Triduum Pascal, nous soyons tous présents. Et que ceux qui ne sont pas présents se sentent présents avec nous, qu’ils vivent avec nous ce mystère ! La raison est évidente : toute notre vie est une participation au mystère qui est célébré, notre possession de ce mystère auquel nous assistons, notre insertion toujours plus profonde en cette Présence que la liturgie établit, réalise.

Vivre cela, pour sentir que nous ne sommes plus nous de pauvres hommes, pour sentir que nous ne sommes pas séparés entre nous. La participation au mystère chrétien fait la Communauté, parce qu’elle crée notre unité, où nous sommes tous un seul Jésus, un seul Christ et ce n’est pas que cela : elle fait qu’entre nous, nous ne pouvons plus vivre une vie à nous, ni personnelle ni purement humaine. Notre vie est la vie du Christ, notre vie n’a pas d’autre valeur, d’autre signification : c’est la vie du Christ. Avec quel respect nous devions user de nous-mêmes, avec quelle déférence nous devions nous rendre compte de la grandeur de chacune de nos journées ! Il est facile et commode d’adorer Jésus dans le tabernacle parce que cela signifie une distinction de Lui, une séparation de Lui – Tu es l’Autre que j’adore. Par contre, il est beaucoup plus difficile de vivre cette unité avec le Christ où nous devons avoir pour nous-mêmes la déférence maximale d’usage pour une chose sacrée parce qu’en nous, c’est Lui qui vit, en nous c’est Lui qui se fait présent.

Notre vie est le Mystère de Dieu.

Le Père

Christ est avec nous (1986)

La fraction du pain (de l’épisode des deux disciples d’Emmaüs) est pour Saint Luc le mystère par lequel Dieu peut, aujourd’hui, se communiquer le plus à notre âme.
Les apparitions ne doivent pas advenir. Il sera toujours avec nous mais nous ne Le verrons pas.

 Cependant, Sa présence n’est pas inactive. ; elle donne à notre âme de renaître, petit à petit, de l’incrédulité à la foi, du désespoir à l’espoir, du manque d’amour (parce que Dieu était mort, « notre cœur ne brûlait-il pas au-dedans de nous ? ») à l’ardeur de la charité. Quelle est la vie chrétienne après la résurrection du Christ ? Celle que les apôtres n’avaient jamais connue avant la résurrection : l’exercice des vertus théologales. En effet, l’espérance des apôtres avant Sa mort était d’être à la droite et à la gauche de Jésus lorsqu’Il gouvernerait le monde ; la foi des apôtres était en Jésus en tant que Rabbi, non pas comme Fils de Dieu, non pas comme Celui de qui dépend le salut du monde, un salut eschatologique.

Cette page des disciples d’Emmaüs est symbolique : nous sommes tous représentés dans ces deux disciples. Très souvent, nous oublions que le Christ est avec nous. Que de fois ne nous asseyons-nous pas à table en ayant l’impression que le Seigneur n’est pas à table avec nous ! Très souvent lorsque nous allons travailler, nous croyons que nous sommes seuls alors qu’Il est toujours avec nous. Rappelons-nous qu’Il n’est pas uniquement présent à l’Eglise. La présence du Christ dans l’Eglise (c’est l’enseignement de Saint Mathieu) est une présence ordonnée à la mission de l’Eglise. Ici par contre, c’est la présence du Christ en deux disciples simples ; ils ne sont pas apôtres mais deux personnes comme nous. Les autres étaient loin, le monde s’était éloigné d’eux, ils entraient dans l’obscurité du soir, marchant vers Emmaüs. C’est ainsi que nous aussi, au fur et à mesure que nous marchons, nous nous sentons toujours plus seuls et le silence descend dans notre vie. Mais ce n’est pas vrai : Quelqu’un nous accompagne et malgré le fait que le silence et la solitude deviennent de plus en plus grands (parce que nos enfants s’en vont de la maison, parce que nous allons à la retraite et il nous semble que notre vie se vide de plus en plus), en réalité, l’existence devient toujours plus limpide et plus riche de vie intime parce que la foi devient plus lumineuse, parce que l’espérance (on ne sait comment) devient plus profonde et la charité toujours plus réelle dans nos cœurs.

Un chrétien – s’il demeure fidèle – plus il avance dans les années, plus il va non pas vers la mort mais vers la vie. Nous avons l’exemple sur cette page-là : le Christ se dévoue totalement à ses fils et ne demande rien pour Lui. Il évite de plus en plus de recevoir et ne fait que donner.
Cette page de Saint Luc est une très grande page. Comme à l’accoutumée, Luc n’est ni ecclésiastique comme Mathieu, ni mystique comme Jean, ni kérygmatique comme Marc mais c’est l’évangéliste de la vie chrétienne.
(…) Nous vivons l’aube, le jour et le crépuscule d’une vie qui va vers la mort mais uniquement sur le plan biologique et psychologique ; sur le plan de la foi, par contre, nous allons vers la lumière. Raison pour laquelle nous ne savons pas vraiment si c’est une marche vers la nuit et non pas vers un jour qui s’annonce toujours plus proche.

Cette page de Luc (Luc 24, 13-35) est la page la plus normative de la vie chrétienne de chacun de nous ; les deux disciples n’ont reçu aucune mission, ils ne renaissent que pour une vie nouvelle. C’est la page qui dit précisément le contenu de la vie présente du chrétien ; être avec Lui, même sans expérimenter jusqu’au bout cette présence, même sans en être tout à fait certain. Malgré cela, les effets de cette présence se font sentir pour chacun de nous dans une foi toujours plus vraie, toujours plus grande, dans une espérance plus vivante, dans un amour qui nous dilate toujours plus. Il est avec nous.

Exercices Spirituels à Muzzano, 2-6 août 1986

Demeurer dans les mans de Dieu (1991)

Je voudrais, au cours de cette homélie, m’appesantir sur l’Evangile (cf. Marc 4, 26-34) que nous venons de lire : cet Evangile est tiré de Saint Marc et relate une parabole qui est l’unique texte propre à cet évangéliste. Le semeur jette la semence, dit Jésus, et il va dormir ; la semence germe et croit spontanément, sans que le semeur ne sache comment. La terre produit d’elle-même d’abord l’herbe, puis l’épi, puis le grain tout formé dans l’épi. Dès que le fruit est mûr, on y met la faucille et la moisson est mise dans le grenier. C’est-à-dire que le paysan, une fois qu’il a semé, ne fait plus rien ; la semence pousse toute seule.

Tout comme le semeur ne sait pas comment la semence a pu donner naissance à la plante et que cette dernière ait mûri pour donner des fruits, il se passe la même chose pour nous dans la vie spirituelle : si nous restons fidèles à Dieu, à un certain moment, tout fleuri et on ne sait pas comment on est arrivé à ce fleurissement, à ce dernier fruit d’une vie qui explose finalement dans les œuvres, mais surtout dans l’amour de Dieu, dans une paix et une joie qui inonde tout ton cœur.

Que puis-je vous dire sur la base de ce qu’a dit le Seigneur ? Une chose très simple : restez fermes, laissez-vous conduire à Dieu ; ne vous angoissez pas ! Ne croyez pas que cela dépend de vous. Qu’est-ce qui peut dépendre de toi ? Qu’es-tu capable de faire sans Lui ? Laisse-Le agir en toi et, toi, restes simplement dans ses mains. Il saura te libérer de tes angoisses et de tes défauts ; Il te portera, sans que tu ne t’en rendes compte.

Cela se passe ainsi, comme cela a été le cas même chez les saints. Après plusieurs années où tout semble égal et où tu n’aboutis à rien, à un certain moment, tes yeux s’ouvrent et le Seigneur te montre ce qu’Il a pu réaliser en toi, non pas pour que tu te réjouisses mais pour que tu aies des raisons de Le remercier.

Il me semble que l’enseignement à tirer de cette parabole doit nous enlever toute perplexité, toute crainte, toute angoisse. Demeurez dans les mains de Dieu et tout ira bien. Vous pouvez avoir l’impression que le Seigneur vous enlève tout ; dans la mesure où Il vous enlève tout, Il vous donne tout. Il vous enlève ce qui vous appartenait et vous donne ce qui Lui appartient ; Il vous enlève l’amour propre, l’impatience, l’orgueil et vous donne ce qui Lui appartient : l’amour. N’est-ce pas cela le cheminement de l’âme : devenir amour, tout comme Dieu est Amour ? N’est-ce pas cela la sainteté ?

C’est ce que nous enseigne l’Evangile d’aujourd’hui. C’est un très bel Evangile parce qu’il nous ôte toute anxiété, toute préoccupation, toute angoisse. A condition, cependant, de ne pas nous endormir parce que l’unique loi du chrétien consiste à reposer dans les bras de Dieu, c’est avoir une immense confiance en son action et en sa grâce. Nous devons croire à cet amour qui n’est jamais loin de nous ! Nous avons tendance à penser que Dieu est loin de nous ; au contraire, Il est plus intime à nous que nous ne le sommes de nous-mêmes. Demeurons dans le Seigneur ! Ne soyons même pas troublés à cause de nos péchés. Nous devons certes nous repentir mais, une fois le pardon obtenu, oublions tout et regardons-Le.

J’ai déjà parlé de ce même enseignement sous une autre forme. L’Esprit Saint est comme un aigle qui nous porte sur ses ailes et nous conduit à Dieu. Il est évident que si on s’agite, on risque de tomber mais si on reste calme, l’aigle – donc l’Esprit Saint – nous conduira. C’est ce que dit le cantique de Moïse par rapport au peuple d’Israël : le Seigneur déploya ses ailes et les porta sur des ailes d’aigle à travers le désert (cf. Exode 19, 4). Il peut nous porter, nous aussi, sur ses ailes, nous faisant traverser, avec la plus grande facilité, toutes les difficultés du désert de cette vie.

Par conséquent, ne multipliez pas vos prières car cela reviendrait à dire que vous avez peu de confiance en Dieu. Mais attention ! Je ne vous demande pas de moins prier. Je vous demande de ne pas multiplier vos prières. C’est autre chose. Multiplier les prières veut dire que plus vous demandez, plus vous pensez en obtenir, ce qui démontre notre peu de confiance. Par contre, votre prière fondamentale doit être cette confiance, cet abandon, ce fait de rester dans les mains de Dieu.

Retraite du 16 juin 1991 à la Maison Saint Serge