mardi, septembre 17, 2019

Christ est avec nous (1986)

La fraction du pain (de l’épisode des deux disciples d’Emmaüs) est pour Saint Luc le mystère par lequel Dieu peut, aujourd’hui, se communiquer le plus à notre âme.
Les apparitions ne doivent pas advenir. Il sera toujours avec nous mais nous ne Le verrons pas.

 Cependant, Sa présence n’est pas inactive. ; elle donne à notre âme de renaître, petit à petit, de l’incrédulité à la foi, du désespoir à l’espoir, du manque d’amour (parce que Dieu était mort, « notre cœur ne brûlait-il pas au-dedans de nous ? ») à l’ardeur de la charité. Quelle est la vie chrétienne après la résurrection du Christ ? Celle que les apôtres n’avaient jamais connue avant la résurrection : l’exercice des vertus théologales. En effet, l’espérance des apôtres avant Sa mort était d’être à la droite et à la gauche de Jésus lorsqu’Il gouvernerait le monde ; la foi des apôtres était en Jésus en tant que Rabbi, non pas comme Fils de Dieu, non pas comme Celui de qui dépend le salut du monde, un salut eschatologique.

Cette page des disciples d’Emmaüs est symbolique : nous sommes tous représentés dans ces deux disciples. Très souvent, nous oublions que le Christ est avec nous. Que de fois ne nous asseyons-nous pas à table en ayant l’impression que le Seigneur n’est pas à table avec nous ! Très souvent lorsque nous allons travailler, nous croyons que nous sommes seuls alors qu’Il est toujours avec nous. Rappelons-nous qu’Il n’est pas uniquement présent à l’Eglise. La présence du Christ dans l’Eglise (c’est l’enseignement de Saint Mathieu) est une présence ordonnée à la mission de l’Eglise. Ici par contre, c’est la présence du Christ en deux disciples simples ; ils ne sont pas apôtres mais deux personnes comme nous. Les autres étaient loin, le monde s’était éloigné d’eux, ils entraient dans l’obscurité du soir, marchant vers Emmaüs. C’est ainsi que nous aussi, au fur et à mesure que nous marchons, nous nous sentons toujours plus seuls et le silence descend dans notre vie. Mais ce n’est pas vrai : Quelqu’un nous accompagne et malgré le fait que le silence et la solitude deviennent de plus en plus grands (parce que nos enfants s’en vont de la maison, parce que nous allons à la retraite et il nous semble que notre vie se vide de plus en plus), en réalité, l’existence devient toujours plus limpide et plus riche de vie intime parce que la foi devient plus lumineuse, parce que l’espérance (on ne sait comment) devient plus profonde et la charité toujours plus réelle dans nos cœurs.

Un chrétien – s’il demeure fidèle – plus il avance dans les années, plus il va non pas vers la mort mais vers la vie. Nous avons l’exemple sur cette page-là : le Christ se dévoue totalement à ses fils et ne demande rien pour Lui. Il évite de plus en plus de recevoir et ne fait que donner.
Cette page de Saint Luc est une très grande page. Comme à l’accoutumée, Luc n’est ni ecclésiastique comme Mathieu, ni mystique comme Jean, ni kérygmatique comme Marc mais c’est l’évangéliste de la vie chrétienne.
(…) Nous vivons l’aube, le jour et le crépuscule d’une vie qui va vers la mort mais uniquement sur le plan biologique et psychologique ; sur le plan de la foi, par contre, nous allons vers la lumière. Raison pour laquelle nous ne savons pas vraiment si c’est une marche vers la nuit et non pas vers un jour qui s’annonce toujours plus proche.

Cette page de Luc (Luc 24, 13-35) est la page la plus normative de la vie chrétienne de chacun de nous ; les deux disciples n’ont reçu aucune mission, ils ne renaissent que pour une vie nouvelle. C’est la page qui dit précisément le contenu de la vie présente du chrétien ; être avec Lui, même sans expérimenter jusqu’au bout cette présence, même sans en être tout à fait certain. Malgré cela, les effets de cette présence se font sentir pour chacun de nous dans une foi toujours plus vraie, toujours plus grande, dans une espérance plus vivante, dans un amour qui nous dilate toujours plus. Il est avec nous.

Exercices Spirituels à Muzzano, 2-6 août 1986

Demeurer dans les mans de Dieu (1991)

Je voudrais, au cours de cette homélie, m’appesantir sur l’Evangile (cf. Marc 4, 26-34) que nous venons de lire : cet Evangile est tiré de Saint Marc et relate une parabole qui est l’unique texte propre à cet évangéliste. Le semeur jette la semence, dit Jésus, et il va dormir ; la semence germe et croit spontanément, sans que le semeur ne sache comment. La terre produit d’elle-même d’abord l’herbe, puis l’épi, puis le grain tout formé dans l’épi. Dès que le fruit est mûr, on y met la faucille et la moisson est mise dans le grenier. C’est-à-dire que le paysan, une fois qu’il a semé, ne fait plus rien ; la semence pousse toute seule.

Tout comme le semeur ne sait pas comment la semence a pu donner naissance à la plante et que cette dernière ait mûri pour donner des fruits, il se passe la même chose pour nous dans la vie spirituelle : si nous restons fidèles à Dieu, à un certain moment, tout fleuri et on ne sait pas comment on est arrivé à ce fleurissement, à ce dernier fruit d’une vie qui explose finalement dans les œuvres, mais surtout dans l’amour de Dieu, dans une paix et une joie qui inonde tout ton cœur.

Que puis-je vous dire sur la base de ce qu’a dit le Seigneur ? Une chose très simple : restez fermes, laissez-vous conduire à Dieu ; ne vous angoissez pas ! Ne croyez pas que cela dépend de vous. Qu’est-ce qui peut dépendre de toi ? Qu’es-tu capable de faire sans Lui ? Laisse-Le agir en toi et, toi, restes simplement dans ses mains. Il saura te libérer de tes angoisses et de tes défauts ; Il te portera, sans que tu ne t’en rendes compte.

Cela se passe ainsi, comme cela a été le cas même chez les saints. Après plusieurs années où tout semble égal et où tu n’aboutis à rien, à un certain moment, tes yeux s’ouvrent et le Seigneur te montre ce qu’Il a pu réaliser en toi, non pas pour que tu te réjouisses mais pour que tu aies des raisons de Le remercier.

Il me semble que l’enseignement à tirer de cette parabole doit nous enlever toute perplexité, toute crainte, toute angoisse. Demeurez dans les mains de Dieu et tout ira bien. Vous pouvez avoir l’impression que le Seigneur vous enlève tout ; dans la mesure où Il vous enlève tout, Il vous donne tout. Il vous enlève ce qui vous appartenait et vous donne ce qui Lui appartient ; Il vous enlève l’amour propre, l’impatience, l’orgueil et vous donne ce qui Lui appartient : l’amour. N’est-ce pas cela le cheminement de l’âme : devenir amour, tout comme Dieu est Amour ? N’est-ce pas cela la sainteté ?

C’est ce que nous enseigne l’Evangile d’aujourd’hui. C’est un très bel Evangile parce qu’il nous ôte toute anxiété, toute préoccupation, toute angoisse. A condition, cependant, de ne pas nous endormir parce que l’unique loi du chrétien consiste à reposer dans les bras de Dieu, c’est avoir une immense confiance en son action et en sa grâce. Nous devons croire à cet amour qui n’est jamais loin de nous ! Nous avons tendance à penser que Dieu est loin de nous ; au contraire, Il est plus intime à nous que nous ne le sommes de nous-mêmes. Demeurons dans le Seigneur ! Ne soyons même pas troublés à cause de nos péchés. Nous devons certes nous repentir mais, une fois le pardon obtenu, oublions tout et regardons-Le.

J’ai déjà parlé de ce même enseignement sous une autre forme. L’Esprit Saint est comme un aigle qui nous porte sur ses ailes et nous conduit à Dieu. Il est évident que si on s’agite, on risque de tomber mais si on reste calme, l’aigle – donc l’Esprit Saint – nous conduira. C’est ce que dit le cantique de Moïse par rapport au peuple d’Israël : le Seigneur déploya ses ailes et les porta sur des ailes d’aigle à travers le désert (cf. Exode 19, 4). Il peut nous porter, nous aussi, sur ses ailes, nous faisant traverser, avec la plus grande facilité, toutes les difficultés du désert de cette vie.

Par conséquent, ne multipliez pas vos prières car cela reviendrait à dire que vous avez peu de confiance en Dieu. Mais attention ! Je ne vous demande pas de moins prier. Je vous demande de ne pas multiplier vos prières. C’est autre chose. Multiplier les prières veut dire que plus vous demandez, plus vous pensez en obtenir, ce qui démontre notre peu de confiance. Par contre, votre prière fondamentale doit être cette confiance, cet abandon, ce fait de rester dans les mains de Dieu.

Retraite du 16 juin 1991 à la Maison Saint Serge

Epiphanie (1966)

HOMELIE DU père POUR LA FETE DE L’EPIPHANIE DU SEIGNEUR EN 1966

MEDITATION DE L’EVANGILE

Deux mots sur l’Evangile de ce jour. D’abord, sa signification. Vous voyez, l’Evangile de Mathieu est fait de telle sorte que l’épisode des Rois Mages ouvre le message évangélique tout comme le referme la mission confiée par Jésus aux Douze d’aller dans le monde entier prêcher la Bonne Nouvelle. Mathieu qui est d’esprit et de formation plus judaïque que Marc et Luc est, cependant, parmi les Evangélistes, celui qui donne de manière plus explicite au message évangélique cette ampleur, cette universalité qui est typique de la doctrine de Jésus et du salut qu’Il apporte au monde. Dès les débuts, l’Evangile de Mathieu s’ouvre par l’annonce que s’accompliront les prophéties des Prophètes ; et ce n’est plus seulement Israël mais tous les peuples de la terre qui participent au salut apporté par le Christ. C’est, au fond, la signification fondamentale et la valeur théologique et scripturale de l’épisode. Nous pouvons à présent, à partir de cette valeur de fond, relever ce que l’Evangile nous enseigne de manière plus explicite et plus profonde, à travers le récit des Rois Mages.

Première chose : ces Mages partent de loin pour aller trouver Jésus, mystérieusement guidés par une étoile. Deuxièmement, ces Mages Le trouvent, même si c’est après avoir traversé maintes péripéties et, agenouillés, ils L’adorent, en Lui offrant l’or, l’encens et la mire. Je crois que ce sont là les deux points de la narration que l’Evangéliste veut souligner de manière particulière.

CEUX QUI VIENNENT DE LOIN

Le premier point : les Mages partent de loin. C’est admirable ce que nous enseigne implicitement l’Evangile par ces quelques mots. Jésus est déjà présent mais des peuples et des nations ne le connaissent pas ; cependant, ils vont tous à Sa rencontre. Aujourd’hui également, il est présent dans l’humilité, dans la faiblesse, dans la cachette suprême mais réellement présent. Sans le savoir, sans le connaître, tous les hommes vont à Sa rencontre, venant de pays lointains. Cela veut dire qu’au fond, le cheminement de l’homme n’a qu’un but. Il est univoque, avant tout. L’histoire a vraiment une signification et un sens : c’est une marche vers le Christ. Et nous devons nous rendre compte que même aujourd’hui, dans tout l’univers, agit une grâce qui pousse l’humanité à la rencontre de Lui qui est présent.

Nous devons nous rendre compte que dans tout l’univers les personnes que nous croyons séparées de nous marchent en fait beaucoup plus à la rencontre du Christ présent que ceux qui croient déjà Le connaître, qui croient déjà avoir adhéré à la prophétie et prêts à L’accueillir. Le judaïsme est aveugle et c’est le paganisme qui voit. Aujourd’hui que nous sommes dans un climat de dialogue, cet enseignement fait peur ; cela signifie-t-il que nous aussi, pendant que nous Le tenons dans notre maison, pendant qu’Il est au milieu de nous, Il nous est inconnu ? Se peut-il que pour nous aussi, chrétiens, Il demeure un étranger tandis que des âmes qui viennent de loin, que nous croyons étrangères au Règne de Dieu, vont de manière décidée à la rencontre du Seigneur, avec humilité, amour et pourraient Le trouver avant nous, elles pourraient Le reconnaître et L’adorer avant nous ?

Voilà pour nous un sujet de méditation mes chères filles. Nous devons sentir qu’être à la  maison ne nous assure rien, ne nous garantit rien. Les citoyens de Bethléem ignoraient le Christ. Les Grands Scribes, les docteurs de la Loi de Jérusalem ne savaient rien de Lui. Ils parlaient de Lui comme parlent les théologiens du Christ et de Dieu mais Il leur était étranger tandis que des hommes qui viennent d’où on ne sait sont déjà aux portes et peuvent leur indiquer où Il se trouve !

Ça aussi c’est quelque chose de terrible : qu’Hérode, lui qui était le roi des Juifs, tout au moins apparemment, doit demander à ces hommes venus de loin, ces hommes qui ne connaissaient rien du judaïsme, de lui indiquer le chemin afin que, lui aussi, il puisse aller connaître le Christ. Qu’il ait posé une telle question dans une bonne ou mauvaise intention  est secondaire ; ce qui est important, c’est qu’Hérode doive demander à des infidèles la route qui mène à Jésus.

Nous rendons-nous compte que nous aussi, les chrétiens, nous devrions peut-être être les disciples des païens, des gens qui ne connaissent pas le Christ et qui en fait Le connaissent mieux que nous parce qu’ils L’aiment plus que nous, qu’ils Le cherchent sincèrement et qu’ils tendent avec amour vers Lui ?

Que de fois n’avons-nous pas parlé au sein de la Communauté de ces âmes généreuses et sincères qui cherchent Dieu ! Que de fois n’avons-nous pas dit que nous ne sommes pas capables de ce qu’elles font pour trouver le Seigneur ! Pensons également à l’expérience religieuse – même de nos jours – de tant de grandes âmes que le monde a connues : Gandhi, Ramana (un mystique indien, 1879-1950), Buber (Martin Mordechai Buber, philosophe, théologien et pédagogue Autrichien naturalisé Israélien, 1878-1965) … Il y en a tellement ! Il y a-t-il eu au cours de ces dernières décennies – exception faite de Jean XXIII – une âme qui ait plus fait tressaillir le monde, une âme plus grande que Gandhi qui, apparemment, semblait ne pas appartenir à l’Eglise ?

HUMILITE DE LA FOI

Nous devrions être humbles, mes chers frères, nous qui avons la foi ! Parce que notre foi semble plus nous condamner que nous sauver. A partir du moment où nous disons que nous Le connaissons, que faisons-nous pour Le chercher ? Les docteurs de la Loi ont consulté les livres : Il est certainement né à Bethléem de Judée disent-ils aux Rois Mages parce qu’il est écrit : « et toi, Bethléem, terre de Judée… ». Mais ils sont restés là : gonflés, satisfaits de leur science, ils n’ont plus besoin de chercher, ils ne sentent aucun désir d’adorer l’Enfant, ils restent sur place. Les autres qui n’avaient pas de Prophètes, ceux qui étaient exclus du Règne de Dieu, du peuple saint, ceux-là font le déplacement. Ce sont eux seuls qui se déplacent. Les  seuls qui adorent l’Enfant Jésus, ce sont les bergers – mais ils sont voisins – et les Mages qui vont à la rencontre de Jésus, en venant de pays lointains.

Serions-nous exclus de cette reconnaissance amoureuse de notre Sauveur ? Serions-nous exclus de cette contemplation de Lui dans sa faiblesse, de son adoration pour Lui offrir en don notre vie et notre être ? Quelle humilité devrions-nous avoir, nous qui les premiers devrions aller à la rencontre du Seigneur avec ardeur, sincérité, une volonté fidèle et généreuse ! Comme nous devrions être humbles à reconnaître notre paresse, notre peine à faire le bien, notre tiédeur spirituelle qui nous fait si facilement jeter notre pauvre vie si vide d’amour, si aride, si froide ! Les Mages adorent l’Enfant ; bien que venant de loin, ils sont les premiers à arriver. Nous, nous sommes dans la maison mais nous ne savons même pas franchir le seuil pour aller Le rencontrer et nous ne réussissons pas à nous libérer de notre orgueil, de notre vanité pour savoir L’adorer, Lui offrant nos dons.

Voilà le premier enseignement. Nous qui disons avoir une vocation œcuménique, nous devons sentir ceci : sentir que l’œcuménisme implique avant tout la reconnaissance de tant de vérités d’amour, de tant de sincérité de recherche, de tant de pureté en ceux que nous croyons loin. Nous qui disons avoir une vocation œcuménique, nous devons sentir, avant tout, que c’est certainement Dieu qui stabilise l’unité mais elle est probablement plus réalisée entre eux et nous, non pas tellement à cause du don que nous faisons de l’exemple de notre vie mais à cause du don qu’ils nous font de leur exemple, de comment nous pouvons chercher Dieu, de comment nous devons être prêts à tout laisser pour pouvoir Le rejoindre et L’adorer.

Si nous pensons que nos hommes, même les plus qualifiés du christianisme sont si enfermés dans leurs propres égoïsmes, dans leur vanité, dans la recherche d’eux-mêmes, dans la recherche du succès, dans la volonté de construire leur propre monument, lorsque nous pensons à tout cela, nous nous sentons humiliés face à ceux que nous disons éloignés du Christ et qui, en réalité, sont probablement plus proches de Lui que nous !

C’EST PEUT-ETRE NOUS LES AVEUGLES

Voilà le premier enseignement mais ce n’est pas le seul. L’autre enseignement est que nous devons savoir découvrir le jeu de Dieu. Nous disons qu’Il est caché, que peut-être nous Le voyons, que nous L’avons reconnu mieux que les autres. C’est plutôt le contraire qui transparaît. Les habitants de Bethléem appartiennent au peuple saint, ils sont de bons juifs. Nous sommes en effet à Bethléem, non pas à Nazareth. Nazareth est un peu en dehors du centre, en Galilée mais Bethléem est au cœur de la Terre Sainte et les habitants de Bethléem font partie de la tribu de Juda et de Benjamin qui ont toujours été fidèles au Seigneur. Et nous, tout comme eux, nous sommes au centre, nous croyons avoir tous les privilèges. En réalité, nous sommes des aveugles et Dieu n’exclut personne de sa grâce, Il ne cache pas sa lumière à ceux que nous croyons condamnés aux ténèbres et à la mort.

Ce sont des considérations faciles, extrêmement simples n’est-ce pas ? Et pourtant, cela devrait nous faire beaucoup méditer ! Cela devrait nous amener à mieux comprendre l’histoire, la marche des hommes, à nous rendre vraiment compte de ce que je disais plus tôt : la manière dont la grâce agit au cœur de l’humanité comme le levain dans la pâte qui fait tout monter mystérieusement. Il n’y a pas de privilège. Dieu, qui est Amour infini, aime tout le monde, Il veut sauver tout le monde même s’Il rejoint chacun de manière différente. Cela n’enlève rien au fait qu’Israël soit le peuple saint, cela n’enlève rien au fait que l’Eglise de Dieu soit une Eglise catholique. Mais tout comme Israël est le peuple saint et que malgré cela les Israélites ont été infidèles quand le Christ est venu sur terre, de même, nous pouvons aussi penser que bien que l’Eglise soit le vrai temple de Dieu, la chrétienté, c’est-à-dire, ceux qui appartiennent à l’Eglise, peuvent être privés de grâce, ils peuvent être très éloignés du Seigneur, être plus aveugles à la vision de Dieu que ne le sont ceux que, dans notre orgueil, nous excluons de tout rapport avec le Seigneur.

Heureusement que le Seigneur ne pense pas avec nos pensées et n’aime pas avec notre cœur ! Nous sommes jaloux de ce que le Seigneur nous a donné ! Et ce que le Seigneur nous a donné n’est jamais donné de manière à exclure les autres. Il ne serait plus un Dieu d’amour si ce qu’Il donne est propre à quelqu’un au point d’exclure les autres. Les dons de Dieu – nous l’avons dit à plusieurs reprises dans la Communauté –  plus ils sont grands, plus ils sont communs. Et Dieu s’est fait Homme pour être le frère de tous.

Rendons-nous compte de cette grâce qui est mystérieusement à l’œuvre au sein de l’humanité entière. Hérode ne savait rien de l’étoile, les scribes n’en savaient rien, les habitants de Bethléem ne l’avaient pas vue ; ce sont les Mages qui l’ont vue et se sont mis en marche vers Jésus. Les habitants de Bethléem avaient une autre lumière, la prophétie, mais ils s’en servent uniquement pour se cacher de Dieu. Et nous, qu’en savons-nous ? Quelles sont les voies mystérieuses par lesquelles les âmes parviendront au Christ ? Qu’en savons-nous ? Quels seront les chemins par lesquels tant d’âmes parviendront à Lui ? Peut-être – et ceci est important – que ce seront les chemins de ces religions que nous déclarons fausses parce que, notons-le bien, ce ne sont pas trois païens qui sont allés au Christ en tant que païens : ce sont des Mages, c’est-à-dire, des âmes religieuses dans leur propre religion, laquelle religion n’est certainement pas celle d’Israël. Combien de fois ne voyons-nous pas dans les confessions religieuses qui sont en dehors de l’Eglise Catholique uniquement de l’erreur, de la contagion, de la corruption de la vérité ! Comme il nous est facile, à nous possesseurs de la vérité totale, de mépriser ceux qui honorent peut-être mieux que nous Dieu dans une autre religion, nous qui vivons dans la religion vraie, parfaite ! Ce n’est pas parce qu’ils sont d’Iran ou d’Egypte ou d’Inde que ces Mages vont adorer le Christ : c’est en tant que Mages qu’ils vont à Lui, en tant que prêtres et maîtres d’une religion qui pour Israël était fausse, était une religion païenne, une religion idolâtre.

Vous ne pouvez pas savoir à quel point  j’éprouve le besoin de m’unir à toutes les âmes sincères qui honorent Dieu, même si je ne les connais pas ! Je me sentirais exclu de la lumière, exclu de l’amour si je refusais de m’unir à tous ceux qui, avec humble sincérité, cherchent le Seigneur.

Voilà ce que veut dire avoir une vocation œcuménique : reconnaître cela. Il faudrait différencier – cela est important pour vous et pour moi – le plan subjectif du plan objectif. Sur le plan objectif, Israël est le vrai peuple de Dieu, l’Eglise est la vraie Eglise du Christ. Sur le plan subjectif, les hommes peuvent être dans le Christ tandis que nous pouvons en être exclus.

Faisons attention pour ne condamner personne, attention pour ne juger personne ! Quel  jeu d’amour le Seigneur ne réalise-t-Il pas ici-bas sur terre ! Pour nous qui nous croyons déjà en possession définitive du bien, le risque d’une cécité et d’une aridité religieuse qui nous condamne est plus grand. Par contre les autres qui semblent être en dehors de la vraie Eglise, ils pourront bénéficier de la grâce, de l’amour et d’une meilleure lumière que nous. Parce qu’au fond, ce ne sont que les Mages qui ont été guidés par la lumière pour rencontrer le Seigneur. Pour les scribes de Jérusalem, la connaissance de Dieu était une connaissance purement livresque, une connaissance qui ne les faisait pas rencontrer le Dieu fait Homme.

TOUT CONVERGE VERS LE CHRIST

Deuxième enseignement : le don fait par les Mages. Toutes les nations viennent : « ils sont venus de Saba, portant des dons … ». Tous les peuples portent au Christ ce qu’ils ont. Tout ce que les hommes possèdent est, de droit, de Dieu mais les hommes eux-mêmes devront le porter au Seigneur. Qu’est-ce que cela veut dire ? Que l’histoire travaille pour l’Eglise.

Tout comme l’histoire est une marche vers le Christ, de même, l’histoire est au service de l’Eglise parce qu’au service du Christ. Nous ne devons pas avoir peur. Mao viendrait-il ici en Italie ? Quelle importance ? Mourons-nous : un moindre mal ! Mais la voie de Mao tout comme celle de Staline n’a d’autre but que ceci : celui de conduire à l’Eglise de Dieu, à l’Enfant Jésus, d’amener porter à l’Enfant Jésus les dons de la sagesse orientale, les dons de la technique et de la science moderne que nous croyons étrangers, je dirais même en opposition avec le Christianisme. En réalité, tout est à Son service.

LA VALEUR DES DONS

Ce que le Seigneur peut bien faire de ces dons est tout autre chose. C’est déjà admirable qu’Il veuille les accepter. Qu’est-ce que l’Enfant Jésus peut bien faire de l’or, de l’encens et de la mire ? L’unique chose qu’Il peut désirer c’est le lait de sa Maman. Et pourtant, Il accepte l’or, l’encens et la mire bien que ne sachant pas comment s’en servir. Tous les biens du monde – qui nous paraissent si grands – sont au service de Dieu et l’unique chose importante – d’où le fait que tous les biens du monde sont au service de Dieu – c’est qu’Il les accepte ; non pas que ceux-ci donnent meilleure gloire au Seigneur ou que le Seigneur en ait besoin. L’unique valeur de nos biens qui nous paraissent à nous si grands c’est l’acceptation que le Seigneur en fera.

« La valeur de ma vie – avais-je écrit dans La Lutte avec l’Ange – est uniquement en Toi qui me la demande ». Je ne sais vraiment pas à quoi sert ma vie : je ne l’ai compris que lorsque le Seigneur me l’a demandée. A quoi sert cette création, je ne le sais pas : le monde croit que servent à quelque chose la technique, la culture ; le monde croit que l’or, l’encens, la mire servent à quelque chose. En vérité, à quoi servent-ils ? A rien, même pas à Dieu. Mais Il les accepte. La valeur se trouve dans cette acceptation : que l’enfant Jésus puisse prendre dans ses mains cet or que tu lui offres, cette mire, cet encens que tu lui donnes. Et d’autre part, tout sera donné au Seigneur, tout devra être donné au Seigneur. A terme, tous ces biens ne pourront être offerts qu’à Lui.

Donc deux choses : d’abord, le fait que l’histoire soit au service de l’Eglise, le fait que tous les biens du monde, un jour, ne seront que le don que la création fera à Dieu Père. Ensuite, c’est un enseignement car, tous ces biens n’auront d’autre valeur que le fait que Dieu les accepte ; parce que si Dieu ne les acceptait pas, nous ne saurions plus quoi en faire. Même les Mages ne savaient plus quoi en faire ; ils avaient probablement plus besoin d’eau pour leurs chameaux et du pain pour eux-mêmes plutôt que l’or, l’encens et la mire. Les hommes aussi ne sauraient plus quoi faire de leur technique et de leur culture ; lorsqu’ils pourront vraiment réaliser ce qu’ils possèdent, ils se rendront compte que l’unique valeur de ce qu’ils possèdent réside dans le fait de pouvoir le donner et dans le fait que Dieu veuille accepter leur don.

Ces paroles m’amènent à m’appesantir un peu sur l’importance que doit avoir cette fête pour nous car c’est précisément le renouvellement de notre Consécration. Je disais plus haut qu’on ne peut comprendre la valeur de la vie humaine que lorsque Dieu nous la demande car notre vie n’est vraiment qu’un échec et, plus notre vie est un échec, plus nous avons du succès pour que nous puissions avoir, jusqu’à la fin, l’illusion de valoir quelque chose. A la fin, nous nous rendons compte que tout fini dans cet échec final qu’est la mort. A quoi sert la vie ? Cinquante ans plus tôt, ici même en Italie, un prêtre qui avait jeté sa soutane aux orties, Robert Ardigo, chanoine de Mantova, le plus grand philosophe positiviste italien, s’est tranché, à 94 ans, la gorge, en répétant exactement les mêmes mots : « à quoi sert la vie ? ». Après avoir vécu aussi longtemps, il n’était pas parvenu à savoir pourquoi il vivait ! Il aurait pu se suicider plus tôt mais non ; vous voyez comment est fait l’homme ? Il se fait des illusions, il recherche, il va ci et là, il cherche toujours quelque chose, un but à son existence. Et lorsqu’il finit de chercher, il ne trouve rien. Il en sera ainsi pour toute l’humanité. On fait tellement de choses pour lutter contre la faim dans le monde, pour tout ce que vous voulez, pour aller sur la lune …. et à la fin ? A quoi cela sert-il ? A quoi sert cette histoire ? A quoi sert toute cette marche des peuples ? A quoi sert toute la politique des nations ? Toute la culture ? Si l’humanité perd Dieu comme l’avait perdu ce chanoine elle se tranchera aussi la gorge. A quoi sert toute cette marche pénible, cette peine, cette tragédie continue ? La valeur de la vie ne se trouve qu’en Dieu qui nous la demande.

Et Dieu nous la demande vraiment. Nous tous ce matin, nous la déposons à ses pieds, nous la mettons dans ses mains. Qu’Il reçoive notre petit don qui ne vaut rien si ce n’est pour le fait qu’Il nous le demande et qu’Il l’accepte.

Etre la joie de Dieu (1998)

L’amour du Père qui se manifeste dans la parabole (cf. parabole du fils prodigue : Luc 15, 11-32) d’une manière aussi grande (élevée) et inconcevable ne peut pas ne pas susciter une réponse d’amour en celui qui est aimé. Le commandement d’amour de Dieu nous enseigne, d’une part, comment nous devons avant tout aimer Dieu et comment l’amour de Dieu doit être en nous le fondement de toute vertu, la caractéristique principale de notre vie religieuse ; d’autre part, il nous enseigne aussi que non seulement l’amour que nous devons avoir pour Dieu est quelque chose d’admirable et de grand, mais que l’amour qu’Il nous porte est encore plus admirable et plus grand. Ce n’est pas tellement l’amour que nous devons avoir pour Lui mais surtout le fait qu’Il nous aime. Celui qui est l’Infini et qui a en Lui une béatitude immense, c’est comme s’Il ne possède rien tant qu’Il ne possède pas notre cœur. Il nous aime de manière telle que nous sommes sa joie, nous sommes sa vie.

C’est un enseignement que l’on trouve déjà dans l’Ancien Testament. Le prophète Esaïe dit en effet que comme l’époux aime l’épouse, c’est ainsi que Dieu t’aime et tout comme l’époux trouve sa joie dans l’épouse, de même Dieu trouve sa joie en toi (cf. Esaïe 62, 5 ; première lecture de la messe-veillée de Noël). La méditation de l’amour que nous devons avoir pour Dieu est dépassée par la conscience que nous sommes l’objet de son amour. On a toujours dit – et c’est la vérité – que Dieu est le but de l’homme. Toute notre vie doit tendre, consciemment ou inconsciemment, vers Lui car nous voulons la vérité, nous voulons la paix, nous voulons la beauté, la vie, l’amour : et Dieu est la paix, la beauté, l’amour ; tout s’identifie à Lui dans sa réalité ultime.

Si cela est vrai, il est également vrai que nous sommes la joie de Dieu, que nous sommes sa richesse, que nous sommes sa vie. Celui qui aime trouve dans l’être aimé sa joie ; c’est de la même manière que Dieu aussi trouve en nous sa joie. Il est vrai que c’est quelque chose d’inconcevable mais il n’y a rien de plus inconcevable que le Credo chrétien. Il dépasse vraiment toutes nos attentes, toutes nos pensées.

D’autre part, Il ne serait pas Dieu Celui qui se révèle s’Il n’allait pas au-delà de toutes nos conceptions religieuses, de toutes nos pensées, de tous nos désirs et espérance. C’est pour cela que nous pouvons chanter dans le Credo : « propter nos et propter nostram salutem descendit de caelis ». Dieu a voulu se faire homme pour nous. Tout est pour nous ; nous sommes la raison finale de toutes les œuvres de Dieu, comme s’Il trouvait pleinement en nous l’ultime perfection de sa vie, l’ultime et la plus grande joie de son cœur.

C’est un enseignement qui ressemble à un blasphème : comment pouvons-nous penser que Dieu ait besoin de l’homme ? Que, non seulement Dieu nous aime, mais qu’Il fasse de nous le but même de tout son amour ? Et pourtant, c’est comme si le paradis ne représente plus rien pour Lui. Il laisse la joie du ciel et se fait homme : un petit enfant dans la grotte de Bethléem, un jeune homme dans l’atelier de Joseph, un homme parcourant les villages de la Galilée et de la Judée pour annoncer le Règne de Dieu. Il mène une vie de pauvreté, d’humilité, de misère. Et plus encore, Il vit une vie faite d’outrages de la part des hommes, de haine de la part des grands prêtres, de mort. A cause de nous, Il choisit tout, Il veut tout. Il nous aime. La souffrance pour Lui n’est rien s’Il peut nous sauver par cela parce que sa vie n’est pas sa joie, parce que sa vie n’est pas sa richesse : c’est nous qui sommes sa vie. Pareil pour nous : après notre mort, tout nous paraîtra inutile en dehors de l’amour que nous aurons eu pour le Seigneur, parce que c’est ce qui nous fera vivre éternellement. C’est de cette même manière que le paradis sans nous n’est rien pour Lui. C’est ainsi qu’Il nous aime.

Retraite du 22-23 mars 1998 à Solarino (Siracusa)

Humilite et purete, les notes del l’amour

L’amour implique l’oubli de soi, l’amour implique qu’on disparaisse. Celui qui veut être adulé n’aime pas parce que nous n’existons que dans la mesure où nous aimons et dans la mesure où nous aimons, nous nous donnons, nous ne nous appartenons plus, nous appartenons aux autres ; d’où la nécessité de l’humilité. Pour être plus explicite, on grandit dans l’amour dans la mesure où on grandit dans l’humilité. Sans humilité, il n’y a pas d’amour parce que, même lorsque nous aurons l’impression d’aimer, nous n’agirons que pour faire voir que nous avons fait quelque chose et que nous sommes quelqu’un. Seule l’humilité alimente l’amour. Tant que nous ne saurons pas nous libérer, progressivement, de tout orgueil intérieur, de toute vanité, de tout amour propre, de tout désir de grandeur, de toute volonté de nous affirmer, nous ne pourrons pas aimer.

Même lorsque nous affirmons aimer, notre amour n’est pas sincère parce que nous ne faisons que nous révéler nous-mêmes à travers ce que nous faisons. Voilà pourquoi Saint Paul dit : « même si tu donnes tous tes biens aux pauvres, cela ne servirait à rien » et tu irais en enfer. Et combien sont-ils dans l’Eglise, ceux qui vont malgré tout en enfer même lorsqu’ils font beaucoup d’œuvres de charité ? C’est parce qu’à travers ces œuvres, ils n’ont que le désir de faire ressortir leurs noms.

Ce ne sont même pas les œuvres qui se font qui démontrent notre charité mais l’humilité véritable que nous avons. Sans l’humilité, l’amour n’existe pas parce que l’amour implique toujours qu’on se mette au service de l’autre, qu’on vive en s’ordonnant à l’autre ; non pas ordonner l’autre à nous, non pas ordonner tout ce que nous faisons à notre gloire, à notre réputation mais tout faire et ne rien demander pour soi-même, parce que c’est cela l’amour : l’oubli de soi. « Je m’oublie à tel point que je ne sais même plus si j’existe » disait Sainte Thérèse. Voilà la véritable expression de la charité.

La charité exige l’humilité ; plus nous saurons aimer, plus nous serons humbles : voilà la première exigence. La deuxième est la libération de la concupiscence, le fait de rechercher notre plaisir, de vouloir notre satisfaction fait que, sans nous en rendre compte, nous instrumentalisons les autres choses en notre faveur, si bien que c’est nous qui voulons quelque chose, ce n’est plus nous qui nous donnons. L’humilité et la pureté sont toujours les notes fondamentales de l’amour. Là où il n’y a pas d’humilité, il n’y a pas non plus de pureté, il n’y a pas l’amour.

Voilà pourquoi l’amour chrétien, même dans le mariage, exige la monogamie, exige la fidélité à une épouse unique, exige qu’on puisse vivre dans le mariage cette libération de toutes les tentations qui peuvent surgir et qui nous font dévier, qui nous portent loin, qui attristent même l’amour. Pourquoi très souvent les mariages ne durent-ils pas ? Parce qu’en cachette, le mari ou la femme a d’autres amours, parce que naissent d’autres amours en dehors de l’amour consacré par Dieu. Et même lorsque dans certains cas on ne peut parler de péché, il y a quand comme un dépôt qui perd de l’eau car il cède de partout. L’amour n’existe  plus et, petit à petit, la famille devient triste et au lieu d’être une église domestique – expression même d’une communauté chrétienne où règne l’amour – elle devient une pension où le mari va dormir et il y va parce qu’il y trouve une femme qui lui fait à manger. Mais son cœur et son âme vivent ailleurs ! Combien de fois cela ne se passe-t-il pas ainsi de nos jours ? Parce que là encore, nous ne savons pas être chastes ! L’amour aussi exige la chasteté parce qu’il exige une fidélité unique à l’unique personne à laquelle tu t’es donné et pour toujours.

Humilité et chasteté, voilà les véritables notes de l’amour. Là où ces deux vertus n’existent pas, il n’y a pas l’amour. Que grandisse en nous cette humilité, que grandisse toujours plus en nous cette chasteté, cette libération de tout instinct pour vraiment vivre le fait que nous soyons ordonnés à ceux que nous aimons, à vivre pour les autres, à ne pas vouloir que les autres vivent pour nous.

Notre joie, c’est de pouvoir nous donner, c’est de pouvoir vivre pour ceux que nous aimons.

Exercices spirituels à Chiusi della Verna du 3 au 10 août 1980

«Justice et misericorde»

Il me semble que l’enseignement de la première lecture (cf. Sagesse 12, 13.16-19) est l’une des doctrines que le magistère des docteurs d’Israël aimait souligner, depuis le commentaire de l’une des premières pages de la Genèse (cf. Genèse 18, 23 et suivants), lorsque Abraham demanda à Dieu de faire preuve de miséricorde envers les villes de Sodome et de Gomorrhe : il demande cette miséricorde de Dieu en vertu de Sa justice et c’est l’un des enseignements les plus profonds de toute la doctrine rabique, même si nous les catholiques, nous n’en entendons pas souvent parler. Chez nous on oppose souvent la justice à la miséricorde alors que le judaïsme antique voyait dans la miséricorde l’unique manière, de la part de Dieu, d’exercer la justice. Dieu est juste dans la mesure où Il est bon, Dieu est juste dans la mesure où Il est miséricorde, Dieu est juste dans la mesure où Il a pitié. Il me semble que l’enseignement théologique de la tradition chrétienne, plus que dépendre de l’Ecriture Sainte – bien qu’elle dépende aussi de l’Ecriture Sainte, je ne le nie pas – dépend surtout d’une certaine vision des vertus comme nous les a données Aristote.

Reprenons un peu le concept de justice qui est propre aux païens : la justice, c’est donner à chacun ce qui lui est dû. Dieu ne doit rien à personne mais Il doit quelque chose à Lui-même. De quelle manière la justice divine peut-elle être payée si ce n’est par Lui ? Il se doit donc de combler ce qui est déficitaire en la créature ; à la justice divine ne peut répondre rien d’autre que la miséricorde infinie. Prétendre de la créature est pour Dieu se mettre dans les conditions de ne jamais être payé. L’homme n’a rien à donner à Dieu en compensation de ce qu’il peut Lui avoir enlevé. Et alors, si Dieu veut être payé, Il ne peut l’être que par Lui-même. La réponse aux exigences divines ne peut être donnée que par son amour ineffable. C’est ce que disait Saint Augustin : «crois-moi mais donne-moi aussi ce que tu demandes!». Ce n’est que Dieu qui répond à Dieu et personne d’autre ne peut répondre à Dieu que Lui-même.

Vous voyez à partir de là à quel point est merveilleuse la vie chrétienne ! Nous n’avons rien à craindre. Avons-nous commis des péchés ? Eh bien, par qui a commencé la rédemption ? Une prostituée, Marie Madeleine. Et qui c’est qui va le premier au paradis? Un malfaiteur. Mais c’est juste qu’il en soit ainsi. Pourquoi ? Parce que Dieu, comme le disait Saint Augustin, couronnant nos mérites, ne fait que couronner ses dons. Dieu seul répond à Dieu et lorsque l’âme croit donner quelque chose qui lui appartient, elle se met dès lors en dehors de tout ordre de grâce. Lorsque l’homme se fie à lui-même, lorsque l’homme croit en ses propres vertus, lorsque l’homme se sent un honnête homme, lorsque l’homme est content et satisfait de lui-même et croit donner quelque chose à Dieu, c’est précisément en ce moment que cet homme est étranger à la vie divine car personne ne peut donner à Dieu que ce qu’Il lui a donné.

Donc la justice de Dieu est Sa propre miséricorde. Il ne peut être juste, Il ne peut être bon, indulgent parce que rien ne peut être soustrait à son contrôle : juste juge, Il exercera sa justice avec une bonté sans limite, un amour qui ne connaît pas de mesure. C’est, du reste, ce que disait l’un de nos grands mystiques du Moyen-Âge, le bienheureux Suso : « à la justice divine qui est infinie ne répond qu’une miséricorde infinie ». Pourquoi Notre Seigneur doit-Il nous envoyer en enfer ? C’est vrai que si quelqu’un veut y aller, il y ira mais pourquoi nous y enverrait-Il ? D’autant plus qu’en t’envoyant en enfer, Il n’obtient rien de toi : est-ce qu’Il reçoit un dédommagement pour nos péchés ? L’unique dédommagement qu’Il peut obtenir pour nos péchés, c’est son Sang divin, c’est son amour infini ; seul cet amour répond à l’abîme de la faute.

L’abîme de la faute n’est comblé que par Dieu : non pas par l’acte humain, non pas par la peine de l’homme. Précisément parce que la peine de l’homme ne peut satisfaire la justice divine, cette peine sera éternelle, non pas parce que l’éternité de la peine donne satisfaction mais parce que ne pouvant satisfaire, l’homme reste dans la peine ; le débiteur reste insolvable. Alors, à partir du moment où le préjudice de l’homme est le préjudice de Dieu, pourquoi Dieu nous enverrait-Il en enfer?

Ouvrons notre âme pour accueillir le don de la miséricorde infinie! Accueillons cette miséricorde infinie, la seule qui réponde aux exigences de sa divine justice, de sa Sainteté.

Retraite à Florence le 23 juillet 1972

La bibliotheque un lieu sacre

Il est vrai que l’Eglise qui rassemble les fidèles pour la louange de Dieu, l’Eglise où chaque jour est célébré le sacrifice du Christ est le lieu le plus saint que nous avons en ce monde. Mais après l’Eglise, il y a un autre endroit qui rassemble dans l’amour les âmes qui cherchent Dieu : c’est la bibliothèque.

Je n’ai jamais compris l’importance que pouvait avoir pour moi la connaissance d’une doctrine dans laquelle je ne vis pas. Pour moi, le livre est la relique la plus illustre que peut laisser un homme à ses frères. Plusieurs siècles au paravent, on combattait pour avoir en sa possession le corps des saints. Aujourd’hui, cet amour pour les reliques a beaucoup baissé et cela s’explique : l’homme peut difficilement vivre en communion avec ceux qu’il aime et qui l’ont soutenu, encouragé, nourrit dans son cheminement de foi. Le livre par contre ne rend pas uniquement présent un corps désormais mort, dont les os desséchés n’ont plus de vie : pour moi, le livre est vraiment le moyen le plus efficace pour entrer en communion avec ceux qui, à travers les livres, nous révèlent leurs passions, leur volonté et le témoignage de leur vie. A travers les livres, j’entre en communion avec ceux qui les ont écrits. Je n’ai jamais été bien capable de donner une grande importance aux livres scolaires, aux livres étudiés en classe. Le livre pour moi est le moyen par lequel, chaque jour un peu plus, peut se réaliser une communion entre celui qui écrit et celui qui lit. Une communion qui dilate l’âme, l’enrichit chaque jour un peu plus.

Le livre a nécessairement un rapport avec celui qui l’a écrit et établit un rapport avec ceux qui le lisent. C’est ce qui se passe dans la bibliothèque : un lieu sacré dans lequel l’homme n’apprend pas seulement des doctrines abstraites mais vit dans une communion d’amour. Je sens que j’ai besoin de cette communion : que serait ma vie sans Saint Augustin, Sainte Thérèse, sans les grands philosophes, les grands poètes ? Quel don plus grand les hommes pourraient-ils me faire en dehors du don de leurs propres expériences, de leur propre vie ? Le livre n’est pas uniquement pour un enseignement abstrait : c’est la volonté d’une communion d’amour. J’ai toujours pensé qu’un vrai livre, avant même de me donner des notions, avant d’enrichir mon intelligence, est un écrit autobiographique ; c’est le don que chacun fait de lui-même à ses frères. A travers la lecture, tu ne connais pas seulement une doctrine mais tu connais les hommes qui sont tes frères : ta vie ne peut être que cette communion d’amour que les livres assurent. C’est, en quelque sorte, une anticipation de la vie du ciel celle que la lecture peut établir. Le livre renvoie à un lendemain (futur) la fin d’une vie dans le temps : je vis en communion avec Saint Augustin mais aussi avec les tragiques grecs, avec Dostoevskij … Ils font partie de moi. Je leur dois une partie de moi-même. C’est beau, c’est extraordinaire de sentir que nous pouvons ainsi transcender la difficulté des lieux et des temps, non seulement pour vivre une communion d’amour mais pour vivre, dans cette communion, la victoire sur tout ce qui nous divise et nous rend étrangers les uns aux autres. C’est vrai que parfois, ce n’est pas évident que l’écrivain se donne avec simplicité : mais celui qui le cherche lui demande une parole de vie et les réelles difficultés qui existent pour cette communion d’amour ne font que rendre toujours plus forte la volonté d’essayer de pénétrer le mystère de la personne de celui qui écrit. L’écrivain est ton frère : tu ne peux rompre le rapport avec lui d’autant plus que ce qu’il écrit est un don qu’il te fait de lui-même. Si tu reçois beaucoup de la lecture d’un auteur, tu dois te rappeler que l’auteur aussi a besoin de toi, qu’il sent le besoin d’aimer ; il sent aussi le besoin de se sentir aimé. Les auteurs aussi reçoivent quelque chose de toi, un prolongement de leur vie, un élargissement de leur expérience, une connaissance plus profonde de ce qu’est l’homme, tout homme. Tu veux vivre d’eux, tu veux que leur vie soit un aliment pour la tienne : l’auteur aussi, dans la mesure où il vit, veut recevoir de toi la possibilité de vivre au-delà de la mort en ceux qui accueillent son message d’amour.

Oui, la bibliothèque est un lieu sacré : c’est vrai que la communion que l’homme vit avec Dieu à travers la prière, le Sacrifice eucharistique, est plus grande mais la bibliothèque nous fait vivre plus concrètement une communion avec les frères qui ont tous quelque chose à nous donner, tout comme toi aussi tu voudrais te donner à tous. La perfection ultime de la charité devrait précisément être cette communion universelle qui fait de nous tous un seul Christ.

Dieu et l’Homme, Piemme 2001, page 183-185

«La Communauté: Le vrai temple de Dieu»

Il n’y a plus le temple : le vrai temple de Dieu ce n’est même pas la basilique Saint Pierre, c’est le Corps du Christ et nous sommes les pierres vivantes de ce temple. Ce n’est pas seulement nous qui sommes le temple mais nous tous lorsque nous sommes ensemble, car nous tous, nous formons le Christ. Voilà le vrai temple. La Communauté est le temple de Dieu : nous n’avons pas besoin de construire des églises parce que la Communauté est vivante. Notre Communauté est le temple de Dieu si elle est le Corps du Christ. Le dernier temple est précisément celui qu’Il a créé lorsqu’Il nous a assumés comme Son Corps. C’est cela le temple non fabriqué car fait par l’Esprit Saint. Tout comme le Corps du Christ dans le sein de Marie fut œuvre de l’Esprit Saint, de même, le Corps Mystique – temple de Dieu également – est aussi, œuvre de l’Esprit Saint. Nous sommes « un » non pas parce que nous nous aimons mais parce que l’Esprit Saint nous fonde dans une même vie, il nous donne l’unité qui est propre au Corps du Christ.

Et ce temple qu’est la Communauté est infiniment plus beau que la basilique Saint Pierre ou n’importe quelle autre église. La Communauté : quel merveilleux temple dans lequel Dieu habite, duquel s’élève la louange à Dieu, dans lequel Dieu est présent ! Présent dans l’humilité mais réellement présent, parce que c’est Lui qui nous donne l’unité. Les églises construites par les hommes sont mortes mais moi je suis vivant ! Je ne suis pas uniquement vivant d’une vie humaine : en moi, en nous tous, vit Dieu dans la mesure où nous sommes unis. Rappelons-le : nous ne sommes pas individuellement vivants, nous sommes vivants lorsque nous sommes tous animés par l’unique Esprit. Si je coupe l’un de mes doigts, ce doigt là ne vit plus ; il ne vit que s’il reste uni à son corps. Nous ne vivons que dans la mesure où nous formons un seul corps. La vie n’est plus notre vie individuelle : c’est la vie de l’Esprit, c’est la vie du Christ. Voilà le Temple de Dieu.

(…) L’importance de la Communauté est exceptionnelle mes chers frères ! Nous ne nous en rendons pas compte. Vivre notre vie individuelle, indépendamment de la Communauté veut dire être des païens car cela veut dire n’avoir pas reçu l’Esprit. Beaucoup de personnes me demandent : « ne peut-on pas vivre la spiritualité de la Communauté sans en faire partie ? ». C’est un blasphème ! Le temple de Dieu est l’unité de toutes ces pierres vivantes, unité créée par l’Esprit Saint qui nous unit. La Communauté est condition pour la vie chrétienne : l’Eglise est, sans l’ombre d’un doute, communauté mais l’Eglise se fait présente – nous le savons depuis le Concile Œcuménique Vatican II – partout où l’on célèbre la liturgie. Nous célébrons toujours une liturgie, notre vie est une vie de louange. Ne prions-nous pas en faisant l’Office ? Ne prions-nous pas en lisant l’Ecriture Sainte ? Toute notre vie n’est-elle pas ordonnée à la prière ? N’est-ce pas de la prière que notre vie trouve son point d’appui, son centre, son cœur ? Il est alors clair que nous sommes véritablement une assemblée liturgique unie par l’Esprit Saint. Partout où nous sommes, la louange jaillit de nous, unique, vers Dieu. C’est cela la Communauté.

Il est vrai que pour atteindre cette unité de louange, nous avons besoin de lois, de structures et même d’élections mais tout ceci vise l’assemblée liturgique. Nous vivons pour vivre, dès maintenant, en anticipation eschatologique mais réellement ce que vivent les saints du ciel et qui constitue le contenu de la vie chrétienne : la louange de Dieu. Parce que la louange est aussi vie, l’être même du Fils, du Verbe de Dieu et nous sommes un avec le Verbe, un avec le Fils de Dieu, par opération du Saint Esprit. Même lorsque nous sommes loin, nous vivons une seule vie, nous vivons la louange de Dieu : nous la vivons en vivant notre vie chrétienne, l’engagement de l’exercice de la vertu. C’est cela la louange divine. Lorsque par exemple Ignace recevait les gens qui venaient lui parler, lui demander quelque chose, il célébrait une liturgie : il exerçait la vertu de la patience, écoutait avec amour, célébrait vraiment une liturgie de louange qui est vécue par nous tous, à laquelle nous tous participons. Toute notre vie est toujours louange de Dieu. C’est cela la Communauté, c’est cela le temple dont Saint Etienne a dit qu’il remplace le temple de Jérusalem (cf. Actes 7, 48). Ce n’est pas qu’il est contre le temple de Jérusalem mais la vérité du temple de Jérusalem c’est l’Eglise de Dieu et c’est nous.

Exercices spirituels à Greccio, août 1970

La penitence

L’homme est homme parce qu’il est un animal raisonnable mais il est chrétien parce que pénitent. La pénitence est sa prérogative essentielle nous dit le père Condren (cf. C. De Condren, Considérations sur les Mystères, Ancora, Milan 1938, page 266).

Le Christianisme suppose l’universel péché parce que c’est l’universelle miséricorde, c’est la Religion de la Rédemption. Le chrétien, c’est celui qui a été racheté, sauvé. Celui qui n’a pas besoin de salut, d’être racheté, ne peut pas non plus être chrétien. Celui qui ne se repent pas dans la reconnaissance de sa propre misère, de sa propre indignité, celui qui ne s’adresse pas à Dieu en invoquant et en implorant sa Miséricorde infinie, ne peut entrer dans le Règne. Le Précurseur a préparé l’avènement du Christ par le baptême de pénitence et Jésus a commencé sa prédication par la même invitation, le commandement de la pénitence : « convertissez-vous car le Règne des cieux est proche ».

Notre Dieu a voulu s’appeler Jésus le Sauveur : effectivement, tout rapport de l’homme avec Dieu ne se fonde que sur sa Miséricorde, que sur son Pardon. Et, le pardon et la Miséricorde de Dieu, supposent le péché et la misère de l’homme.

Ceux qui se croient justes et ont confiance en leur justice sont les plus éloignés de Dieu, les plus étrangers au Christianisme. C’est pour les pécheurs que Dieu s’est fait homme ; c’est au milieu d’eux que Jésus a vécu, c’est pour eux qu’Il a annoncé la bonne nouvelle qu’est le pardon divin.

La parole évangélique n’a jamais été aussi paradoxale que lorsqu’elle enseigna cette vérité déconcertante : c’est aux pécheurs que s’ouvrent les portes des cieux. Le Père aime tous ses fils mais plus particulièrement ceux qui ont péché.

Quel blasphème que ce langage de l’Eglise ? Le pécheur peut-il mériter autre chose que sa condamnation ?

Et pourtant, elle chante que le péché « mérite » non pas le châtiment mais le pardon, non pas la condamnation mais la rédemption. Quel péché ?

Tout péché et uniquement le péché : lorsque le péché est humblement confessé devant le Seigneur, lorsque dans le repentir l’âme s’adresse au Seigneur, lorsque la plaie du péché devient pour l’âme comme une bouche ouverte d’où jaillit une imploration douloureuse, insistante à Dieu, des pleurs sans fin mais qui suscitent pitié.

« Heureux ceux qui pleurent, ils seront consolés » (Mathieu 5, 5). La consolation est mesurée d’après les pleurs : le péché en lui ne mesure pas la grâce mais l’humble reconnaissance de son péché ouvre l’âme à la Miséricorde infinie. La pénitence creuse des capacités toujours plus profondes dans l’âme pour recevoir le don de Dieu.

Convertissez-vous car le Règne des cieux est proche a dit Jésus. L’amour de Dieu dans la Rédemption du Christ est comme l’océan qui submerge tout, il est comme une immense masse d’eau qui fait pression sur les digues fragiles de la création pour se déverser sur tous et l’imploration de l’homme qui ouvre, qui rompt les digues sous la poussée puissante de la marée. Tu ne dois rien faire pour obtenir cet amour qui est essentiellement gratuit ; l’Amour t’est déjà offert et dépasse largement tous tes désirs, toutes tes espérances. Il ne s’agit pas pour toi d’obtenir l’Amour par l’effort : il s’agit simplement de le recevoir. C’est cet Amour qui vivra en toi, qui exigera un dépassement permanent et un travail continuel. En attendant, tu dois le recevoir, tu dois ouvrir ton cœur. Et c’est la pénitence qui t’ouvre à la reconnaissance de ton péché, de ta pauvreté, qui te fait accepter le don de Dieu comme une Miséricorde, un pardon. L’Amour de Dieu pour toi c’est le baiser de Celui qui pardonne. Plus grand serra pour toi Son pardon dans le sentiment vivant, profond de ton indignité et plus grand sera Son don d’amour.

D. Barsotti, Le Mystère Chrétien au Cours de l’Année Liturgique, page 118-119, nouvelle édition

La saintete de l’homme est participation au mystere divin

L’INITIATION AU MYSTERE

La sainteté de l’homme n’est pas quelque chose qui le rend indépendant du Christ, une perfection qui lui permet d’exister sans Lui. C’est le Mystère rendu présent en l’homme. Toute justice de l’homme est annulée, détruite. Il n’y a plus que le Christ : sa mort et sa résurrection car ce ne serait pas le mystère s’il n’y avait pas sa révélation et sa participation ; la présence du mystère chrétien exige et suppose la sainteté de l’homme à travers laquelle le mystère lui-même se révèle et s’accomplit. La vie de l’homme fait partie du Mystère de Dieu. Raison pour laquelle le mystère de Dieu c’est le Christ : le Christ total qui n’est pas seulement l’Incarnation du Verbe mais aussi l’incorporation de tout l’univers et de tout homme dans le Christ. Le Mystère du Christ devient le Mystère de l’Eglise : l’acte de la mort et de la résurrection de Jésus devient, à travers tous les temps et tous les espaces, l’acte, la vie de toute l’humanité. Et le Mystère, c’est la Messe. C’est ainsi qu’est possible la participation au Mystère de Dieu : le Mystère du Christ devient le Mystère de l’Eglise, le Mystère de Dieu devient le mystère de toute l’humanité dans la Messe qui est ainsi appelée le Mystère par excellence de la foi chrétienne : mysterium fidei. La Messe n’est pas une prière mais un acte – fractio panis – un acte qui est à la fois acte de Dieu et acte de l’homme : l’Acte de Dieu qui devient l’acte de l’homme. Sans la participation au Mystère et par conséquent sans la Messe, il n’y a pas l’homme et il n’y a pas non plus Dieu. Autrement dit, il y a d’un côté l’enfer, le vide épouvantable d’une éternité sans Dieu et de l’autre la Transcendance infinie d’un Dieu qui n’a aucun rapport avec le monde. Mais le chrétien vit dans l’omniprésence du Mystère divin. Cette omniprésence est le fondement de toute sa vie en tant qu’unique réalité finale, la vie de tout le monde. Toutes les choses se réalisent en Lui. Ce ne sont pas les hommes et les choses qui donnent vie au Mystère : au contraire, c’est le Mystère qui fait la réalité de toutes les choses, c’est leur vérité ultime, leur unique vie.

Toute ma misère n’enlève rien à Dieu. Le Mystère est présent et est absolument parfait : je ne dois que m’ouvrir à sa révélation, je dois l’accepter de manière à ce qu’il soit ma vie. Un enseignement profond ! Le bon larron a été le premier saint à entrer dans le Règne de Dieu.

Tous les péchés de l’univers ne peuvent en aucune manière diminuer le don de Dieu, justifier une quelconque crainte que quelque chose d’irréparable se soit réalisée parce que tout est déjà prévu et racheté. Si je crois, aucun péché du monde ne peut m’éloigner du salut, aucun péché ne peut m’enlever une once de confiance si j’espère. Ma foi et mon espérance sont en Dieu, elles sont Dieu Lui-même. Ni le péché de l’homme, ni une présumée justice : il n’existe plus que le Christ. Il n’y a aucune justice humaine qui soit au-dessus de la Sainteté de Jésus, aucun péché qu’Il n’ait déjà pris sur Lui et qui puisse rendre inutile le sacrifice rédempteur : le Mystère du Christ. Non plus le passé ou le futur mais un acte unique qui consume en lui tous les temps. Le malin n’a plus aucune puissance et ne peut plus interférer dans les desseins de Dieu. Toute la méchanceté de l’enfer ne peut rien contre Jésus précisément parce qu’elle s’est aggravée, s’est reversée sur Lui ; Il a tout détruit dans sa mort.

Le vrai péché de l’homme, l’unique qui soit resté, c’est la négation de Son amour, c’est le fait de s’exclure du Christ et l’unique loi de la vie de l’homme, c’est de s’immerger en Christ, de se noyer dans le Mystère, de se perdre comme dans le noir pour le monde qui est profane au Mystère, dans l’immensité de la Lumière.

L’unique réalité c’est le Christ, l’unique vie. Tout a été jeté, consumé, détruit. Il n’y a plus le péché de l’homme ni sa sainteté : il n’y a que et il n’existe que le Mystère d’une éternelle Miséricorde : la révélation de Dieu en Christ, le don de Dieu dans son Fils Unique !

Tiré du Mystère Chrétien au Cours de l’Année Liturgique