jeudi, novembre 21, 2019

Christ est avec nous (1986)

La fraction du pain (de l’épisode des deux disciples d’Emmaüs) est pour Saint Luc le mystère par lequel Dieu peut, aujourd’hui, se communiquer le plus à notre âme.
Les apparitions ne doivent pas advenir. Il sera toujours avec nous mais nous ne Le verrons pas.

 Cependant, Sa présence n’est pas inactive. ; elle donne à notre âme de renaître, petit à petit, de l’incrédulité à la foi, du désespoir à l’espoir, du manque d’amour (parce que Dieu était mort, « notre cœur ne brûlait-il pas au-dedans de nous ? ») à l’ardeur de la charité. Quelle est la vie chrétienne après la résurrection du Christ ? Celle que les apôtres n’avaient jamais connue avant la résurrection : l’exercice des vertus théologales. En effet, l’espérance des apôtres avant Sa mort était d’être à la droite et à la gauche de Jésus lorsqu’Il gouvernerait le monde ; la foi des apôtres était en Jésus en tant que Rabbi, non pas comme Fils de Dieu, non pas comme Celui de qui dépend le salut du monde, un salut eschatologique.

Cette page des disciples d’Emmaüs est symbolique : nous sommes tous représentés dans ces deux disciples. Très souvent, nous oublions que le Christ est avec nous. Que de fois ne nous asseyons-nous pas à table en ayant l’impression que le Seigneur n’est pas à table avec nous ! Très souvent lorsque nous allons travailler, nous croyons que nous sommes seuls alors qu’Il est toujours avec nous. Rappelons-nous qu’Il n’est pas uniquement présent à l’Eglise. La présence du Christ dans l’Eglise (c’est l’enseignement de Saint Mathieu) est une présence ordonnée à la mission de l’Eglise. Ici par contre, c’est la présence du Christ en deux disciples simples ; ils ne sont pas apôtres mais deux personnes comme nous. Les autres étaient loin, le monde s’était éloigné d’eux, ils entraient dans l’obscurité du soir, marchant vers Emmaüs. C’est ainsi que nous aussi, au fur et à mesure que nous marchons, nous nous sentons toujours plus seuls et le silence descend dans notre vie. Mais ce n’est pas vrai : Quelqu’un nous accompagne et malgré le fait que le silence et la solitude deviennent de plus en plus grands (parce que nos enfants s’en vont de la maison, parce que nous allons à la retraite et il nous semble que notre vie se vide de plus en plus), en réalité, l’existence devient toujours plus limpide et plus riche de vie intime parce que la foi devient plus lumineuse, parce que l’espérance (on ne sait comment) devient plus profonde et la charité toujours plus réelle dans nos cœurs.

Un chrétien – s’il demeure fidèle – plus il avance dans les années, plus il va non pas vers la mort mais vers la vie. Nous avons l’exemple sur cette page-là : le Christ se dévoue totalement à ses fils et ne demande rien pour Lui. Il évite de plus en plus de recevoir et ne fait que donner.
Cette page de Saint Luc est une très grande page. Comme à l’accoutumée, Luc n’est ni ecclésiastique comme Mathieu, ni mystique comme Jean, ni kérygmatique comme Marc mais c’est l’évangéliste de la vie chrétienne.
(…) Nous vivons l’aube, le jour et le crépuscule d’une vie qui va vers la mort mais uniquement sur le plan biologique et psychologique ; sur le plan de la foi, par contre, nous allons vers la lumière. Raison pour laquelle nous ne savons pas vraiment si c’est une marche vers la nuit et non pas vers un jour qui s’annonce toujours plus proche.

Cette page de Luc (Luc 24, 13-35) est la page la plus normative de la vie chrétienne de chacun de nous ; les deux disciples n’ont reçu aucune mission, ils ne renaissent que pour une vie nouvelle. C’est la page qui dit précisément le contenu de la vie présente du chrétien ; être avec Lui, même sans expérimenter jusqu’au bout cette présence, même sans en être tout à fait certain. Malgré cela, les effets de cette présence se font sentir pour chacun de nous dans une foi toujours plus vraie, toujours plus grande, dans une espérance plus vivante, dans un amour qui nous dilate toujours plus. Il est avec nous.

Exercices Spirituels à Muzzano, 2-6 août 1986

Epiphanie (1966)

HOMELIE DU père POUR LA FETE DE L’EPIPHANIE DU SEIGNEUR EN 1966

MEDITATION DE L’EVANGILE

Deux mots sur l’Evangile de ce jour. D’abord, sa signification. Vous voyez, l’Evangile de Mathieu est fait de telle sorte que l’épisode des Rois Mages ouvre le message évangélique tout comme le referme la mission confiée par Jésus aux Douze d’aller dans le monde entier prêcher la Bonne Nouvelle. Mathieu qui est d’esprit et de formation plus judaïque que Marc et Luc est, cependant, parmi les Evangélistes, celui qui donne de manière plus explicite au message évangélique cette ampleur, cette universalité qui est typique de la doctrine de Jésus et du salut qu’Il apporte au monde. Dès les débuts, l’Evangile de Mathieu s’ouvre par l’annonce que s’accompliront les prophéties des Prophètes ; et ce n’est plus seulement Israël mais tous les peuples de la terre qui participent au salut apporté par le Christ. C’est, au fond, la signification fondamentale et la valeur théologique et scripturale de l’épisode. Nous pouvons à présent, à partir de cette valeur de fond, relever ce que l’Evangile nous enseigne de manière plus explicite et plus profonde, à travers le récit des Rois Mages.

Première chose : ces Mages partent de loin pour aller trouver Jésus, mystérieusement guidés par une étoile. Deuxièmement, ces Mages Le trouvent, même si c’est après avoir traversé maintes péripéties et, agenouillés, ils L’adorent, en Lui offrant l’or, l’encens et la mire. Je crois que ce sont là les deux points de la narration que l’Evangéliste veut souligner de manière particulière.

CEUX QUI VIENNENT DE LOIN

Le premier point : les Mages partent de loin. C’est admirable ce que nous enseigne implicitement l’Evangile par ces quelques mots. Jésus est déjà présent mais des peuples et des nations ne le connaissent pas ; cependant, ils vont tous à Sa rencontre. Aujourd’hui également, il est présent dans l’humilité, dans la faiblesse, dans la cachette suprême mais réellement présent. Sans le savoir, sans le connaître, tous les hommes vont à Sa rencontre, venant de pays lointains. Cela veut dire qu’au fond, le cheminement de l’homme n’a qu’un but. Il est univoque, avant tout. L’histoire a vraiment une signification et un sens : c’est une marche vers le Christ. Et nous devons nous rendre compte que même aujourd’hui, dans tout l’univers, agit une grâce qui pousse l’humanité à la rencontre de Lui qui est présent.

Nous devons nous rendre compte que dans tout l’univers les personnes que nous croyons séparées de nous marchent en fait beaucoup plus à la rencontre du Christ présent que ceux qui croient déjà Le connaître, qui croient déjà avoir adhéré à la prophétie et prêts à L’accueillir. Le judaïsme est aveugle et c’est le paganisme qui voit. Aujourd’hui que nous sommes dans un climat de dialogue, cet enseignement fait peur ; cela signifie-t-il que nous aussi, pendant que nous Le tenons dans notre maison, pendant qu’Il est au milieu de nous, Il nous est inconnu ? Se peut-il que pour nous aussi, chrétiens, Il demeure un étranger tandis que des âmes qui viennent de loin, que nous croyons étrangères au Règne de Dieu, vont de manière décidée à la rencontre du Seigneur, avec humilité, amour et pourraient Le trouver avant nous, elles pourraient Le reconnaître et L’adorer avant nous ?

Voilà pour nous un sujet de méditation mes chères filles. Nous devons sentir qu’être à la  maison ne nous assure rien, ne nous garantit rien. Les citoyens de Bethléem ignoraient le Christ. Les Grands Scribes, les docteurs de la Loi de Jérusalem ne savaient rien de Lui. Ils parlaient de Lui comme parlent les théologiens du Christ et de Dieu mais Il leur était étranger tandis que des hommes qui viennent d’où on ne sait sont déjà aux portes et peuvent leur indiquer où Il se trouve !

Ça aussi c’est quelque chose de terrible : qu’Hérode, lui qui était le roi des Juifs, tout au moins apparemment, doit demander à ces hommes venus de loin, ces hommes qui ne connaissaient rien du judaïsme, de lui indiquer le chemin afin que, lui aussi, il puisse aller connaître le Christ. Qu’il ait posé une telle question dans une bonne ou mauvaise intention  est secondaire ; ce qui est important, c’est qu’Hérode doive demander à des infidèles la route qui mène à Jésus.

Nous rendons-nous compte que nous aussi, les chrétiens, nous devrions peut-être être les disciples des païens, des gens qui ne connaissent pas le Christ et qui en fait Le connaissent mieux que nous parce qu’ils L’aiment plus que nous, qu’ils Le cherchent sincèrement et qu’ils tendent avec amour vers Lui ?

Que de fois n’avons-nous pas parlé au sein de la Communauté de ces âmes généreuses et sincères qui cherchent Dieu ! Que de fois n’avons-nous pas dit que nous ne sommes pas capables de ce qu’elles font pour trouver le Seigneur ! Pensons également à l’expérience religieuse – même de nos jours – de tant de grandes âmes que le monde a connues : Gandhi, Ramana (un mystique indien, 1879-1950), Buber (Martin Mordechai Buber, philosophe, théologien et pédagogue Autrichien naturalisé Israélien, 1878-1965) … Il y en a tellement ! Il y a-t-il eu au cours de ces dernières décennies – exception faite de Jean XXIII – une âme qui ait plus fait tressaillir le monde, une âme plus grande que Gandhi qui, apparemment, semblait ne pas appartenir à l’Eglise ?

HUMILITE DE LA FOI

Nous devrions être humbles, mes chers frères, nous qui avons la foi ! Parce que notre foi semble plus nous condamner que nous sauver. A partir du moment où nous disons que nous Le connaissons, que faisons-nous pour Le chercher ? Les docteurs de la Loi ont consulté les livres : Il est certainement né à Bethléem de Judée disent-ils aux Rois Mages parce qu’il est écrit : « et toi, Bethléem, terre de Judée… ». Mais ils sont restés là : gonflés, satisfaits de leur science, ils n’ont plus besoin de chercher, ils ne sentent aucun désir d’adorer l’Enfant, ils restent sur place. Les autres qui n’avaient pas de Prophètes, ceux qui étaient exclus du Règne de Dieu, du peuple saint, ceux-là font le déplacement. Ce sont eux seuls qui se déplacent. Les  seuls qui adorent l’Enfant Jésus, ce sont les bergers – mais ils sont voisins – et les Mages qui vont à la rencontre de Jésus, en venant de pays lointains.

Serions-nous exclus de cette reconnaissance amoureuse de notre Sauveur ? Serions-nous exclus de cette contemplation de Lui dans sa faiblesse, de son adoration pour Lui offrir en don notre vie et notre être ? Quelle humilité devrions-nous avoir, nous qui les premiers devrions aller à la rencontre du Seigneur avec ardeur, sincérité, une volonté fidèle et généreuse ! Comme nous devrions être humbles à reconnaître notre paresse, notre peine à faire le bien, notre tiédeur spirituelle qui nous fait si facilement jeter notre pauvre vie si vide d’amour, si aride, si froide ! Les Mages adorent l’Enfant ; bien que venant de loin, ils sont les premiers à arriver. Nous, nous sommes dans la maison mais nous ne savons même pas franchir le seuil pour aller Le rencontrer et nous ne réussissons pas à nous libérer de notre orgueil, de notre vanité pour savoir L’adorer, Lui offrant nos dons.

Voilà le premier enseignement. Nous qui disons avoir une vocation œcuménique, nous devons sentir ceci : sentir que l’œcuménisme implique avant tout la reconnaissance de tant de vérités d’amour, de tant de sincérité de recherche, de tant de pureté en ceux que nous croyons loin. Nous qui disons avoir une vocation œcuménique, nous devons sentir, avant tout, que c’est certainement Dieu qui stabilise l’unité mais elle est probablement plus réalisée entre eux et nous, non pas tellement à cause du don que nous faisons de l’exemple de notre vie mais à cause du don qu’ils nous font de leur exemple, de comment nous pouvons chercher Dieu, de comment nous devons être prêts à tout laisser pour pouvoir Le rejoindre et L’adorer.

Si nous pensons que nos hommes, même les plus qualifiés du christianisme sont si enfermés dans leurs propres égoïsmes, dans leur vanité, dans la recherche d’eux-mêmes, dans la recherche du succès, dans la volonté de construire leur propre monument, lorsque nous pensons à tout cela, nous nous sentons humiliés face à ceux que nous disons éloignés du Christ et qui, en réalité, sont probablement plus proches de Lui que nous !

C’EST PEUT-ETRE NOUS LES AVEUGLES

Voilà le premier enseignement mais ce n’est pas le seul. L’autre enseignement est que nous devons savoir découvrir le jeu de Dieu. Nous disons qu’Il est caché, que peut-être nous Le voyons, que nous L’avons reconnu mieux que les autres. C’est plutôt le contraire qui transparaît. Les habitants de Bethléem appartiennent au peuple saint, ils sont de bons juifs. Nous sommes en effet à Bethléem, non pas à Nazareth. Nazareth est un peu en dehors du centre, en Galilée mais Bethléem est au cœur de la Terre Sainte et les habitants de Bethléem font partie de la tribu de Juda et de Benjamin qui ont toujours été fidèles au Seigneur. Et nous, tout comme eux, nous sommes au centre, nous croyons avoir tous les privilèges. En réalité, nous sommes des aveugles et Dieu n’exclut personne de sa grâce, Il ne cache pas sa lumière à ceux que nous croyons condamnés aux ténèbres et à la mort.

Ce sont des considérations faciles, extrêmement simples n’est-ce pas ? Et pourtant, cela devrait nous faire beaucoup méditer ! Cela devrait nous amener à mieux comprendre l’histoire, la marche des hommes, à nous rendre vraiment compte de ce que je disais plus tôt : la manière dont la grâce agit au cœur de l’humanité comme le levain dans la pâte qui fait tout monter mystérieusement. Il n’y a pas de privilège. Dieu, qui est Amour infini, aime tout le monde, Il veut sauver tout le monde même s’Il rejoint chacun de manière différente. Cela n’enlève rien au fait qu’Israël soit le peuple saint, cela n’enlève rien au fait que l’Eglise de Dieu soit une Eglise catholique. Mais tout comme Israël est le peuple saint et que malgré cela les Israélites ont été infidèles quand le Christ est venu sur terre, de même, nous pouvons aussi penser que bien que l’Eglise soit le vrai temple de Dieu, la chrétienté, c’est-à-dire, ceux qui appartiennent à l’Eglise, peuvent être privés de grâce, ils peuvent être très éloignés du Seigneur, être plus aveugles à la vision de Dieu que ne le sont ceux que, dans notre orgueil, nous excluons de tout rapport avec le Seigneur.

Heureusement que le Seigneur ne pense pas avec nos pensées et n’aime pas avec notre cœur ! Nous sommes jaloux de ce que le Seigneur nous a donné ! Et ce que le Seigneur nous a donné n’est jamais donné de manière à exclure les autres. Il ne serait plus un Dieu d’amour si ce qu’Il donne est propre à quelqu’un au point d’exclure les autres. Les dons de Dieu – nous l’avons dit à plusieurs reprises dans la Communauté –  plus ils sont grands, plus ils sont communs. Et Dieu s’est fait Homme pour être le frère de tous.

Rendons-nous compte de cette grâce qui est mystérieusement à l’œuvre au sein de l’humanité entière. Hérode ne savait rien de l’étoile, les scribes n’en savaient rien, les habitants de Bethléem ne l’avaient pas vue ; ce sont les Mages qui l’ont vue et se sont mis en marche vers Jésus. Les habitants de Bethléem avaient une autre lumière, la prophétie, mais ils s’en servent uniquement pour se cacher de Dieu. Et nous, qu’en savons-nous ? Quelles sont les voies mystérieuses par lesquelles les âmes parviendront au Christ ? Qu’en savons-nous ? Quels seront les chemins par lesquels tant d’âmes parviendront à Lui ? Peut-être – et ceci est important – que ce seront les chemins de ces religions que nous déclarons fausses parce que, notons-le bien, ce ne sont pas trois païens qui sont allés au Christ en tant que païens : ce sont des Mages, c’est-à-dire, des âmes religieuses dans leur propre religion, laquelle religion n’est certainement pas celle d’Israël. Combien de fois ne voyons-nous pas dans les confessions religieuses qui sont en dehors de l’Eglise Catholique uniquement de l’erreur, de la contagion, de la corruption de la vérité ! Comme il nous est facile, à nous possesseurs de la vérité totale, de mépriser ceux qui honorent peut-être mieux que nous Dieu dans une autre religion, nous qui vivons dans la religion vraie, parfaite ! Ce n’est pas parce qu’ils sont d’Iran ou d’Egypte ou d’Inde que ces Mages vont adorer le Christ : c’est en tant que Mages qu’ils vont à Lui, en tant que prêtres et maîtres d’une religion qui pour Israël était fausse, était une religion païenne, une religion idolâtre.

Vous ne pouvez pas savoir à quel point  j’éprouve le besoin de m’unir à toutes les âmes sincères qui honorent Dieu, même si je ne les connais pas ! Je me sentirais exclu de la lumière, exclu de l’amour si je refusais de m’unir à tous ceux qui, avec humble sincérité, cherchent le Seigneur.

Voilà ce que veut dire avoir une vocation œcuménique : reconnaître cela. Il faudrait différencier – cela est important pour vous et pour moi – le plan subjectif du plan objectif. Sur le plan objectif, Israël est le vrai peuple de Dieu, l’Eglise est la vraie Eglise du Christ. Sur le plan subjectif, les hommes peuvent être dans le Christ tandis que nous pouvons en être exclus.

Faisons attention pour ne condamner personne, attention pour ne juger personne ! Quel  jeu d’amour le Seigneur ne réalise-t-Il pas ici-bas sur terre ! Pour nous qui nous croyons déjà en possession définitive du bien, le risque d’une cécité et d’une aridité religieuse qui nous condamne est plus grand. Par contre les autres qui semblent être en dehors de la vraie Eglise, ils pourront bénéficier de la grâce, de l’amour et d’une meilleure lumière que nous. Parce qu’au fond, ce ne sont que les Mages qui ont été guidés par la lumière pour rencontrer le Seigneur. Pour les scribes de Jérusalem, la connaissance de Dieu était une connaissance purement livresque, une connaissance qui ne les faisait pas rencontrer le Dieu fait Homme.

TOUT CONVERGE VERS LE CHRIST

Deuxième enseignement : le don fait par les Mages. Toutes les nations viennent : « ils sont venus de Saba, portant des dons … ». Tous les peuples portent au Christ ce qu’ils ont. Tout ce que les hommes possèdent est, de droit, de Dieu mais les hommes eux-mêmes devront le porter au Seigneur. Qu’est-ce que cela veut dire ? Que l’histoire travaille pour l’Eglise.

Tout comme l’histoire est une marche vers le Christ, de même, l’histoire est au service de l’Eglise parce qu’au service du Christ. Nous ne devons pas avoir peur. Mao viendrait-il ici en Italie ? Quelle importance ? Mourons-nous : un moindre mal ! Mais la voie de Mao tout comme celle de Staline n’a d’autre but que ceci : celui de conduire à l’Eglise de Dieu, à l’Enfant Jésus, d’amener porter à l’Enfant Jésus les dons de la sagesse orientale, les dons de la technique et de la science moderne que nous croyons étrangers, je dirais même en opposition avec le Christianisme. En réalité, tout est à Son service.

LA VALEUR DES DONS

Ce que le Seigneur peut bien faire de ces dons est tout autre chose. C’est déjà admirable qu’Il veuille les accepter. Qu’est-ce que l’Enfant Jésus peut bien faire de l’or, de l’encens et de la mire ? L’unique chose qu’Il peut désirer c’est le lait de sa Maman. Et pourtant, Il accepte l’or, l’encens et la mire bien que ne sachant pas comment s’en servir. Tous les biens du monde – qui nous paraissent si grands – sont au service de Dieu et l’unique chose importante – d’où le fait que tous les biens du monde sont au service de Dieu – c’est qu’Il les accepte ; non pas que ceux-ci donnent meilleure gloire au Seigneur ou que le Seigneur en ait besoin. L’unique valeur de nos biens qui nous paraissent à nous si grands c’est l’acceptation que le Seigneur en fera.

« La valeur de ma vie – avais-je écrit dans La Lutte avec l’Ange – est uniquement en Toi qui me la demande ». Je ne sais vraiment pas à quoi sert ma vie : je ne l’ai compris que lorsque le Seigneur me l’a demandée. A quoi sert cette création, je ne le sais pas : le monde croit que servent à quelque chose la technique, la culture ; le monde croit que l’or, l’encens, la mire servent à quelque chose. En vérité, à quoi servent-ils ? A rien, même pas à Dieu. Mais Il les accepte. La valeur se trouve dans cette acceptation : que l’enfant Jésus puisse prendre dans ses mains cet or que tu lui offres, cette mire, cet encens que tu lui donnes. Et d’autre part, tout sera donné au Seigneur, tout devra être donné au Seigneur. A terme, tous ces biens ne pourront être offerts qu’à Lui.

Donc deux choses : d’abord, le fait que l’histoire soit au service de l’Eglise, le fait que tous les biens du monde, un jour, ne seront que le don que la création fera à Dieu Père. Ensuite, c’est un enseignement car, tous ces biens n’auront d’autre valeur que le fait que Dieu les accepte ; parce que si Dieu ne les acceptait pas, nous ne saurions plus quoi en faire. Même les Mages ne savaient plus quoi en faire ; ils avaient probablement plus besoin d’eau pour leurs chameaux et du pain pour eux-mêmes plutôt que l’or, l’encens et la mire. Les hommes aussi ne sauraient plus quoi faire de leur technique et de leur culture ; lorsqu’ils pourront vraiment réaliser ce qu’ils possèdent, ils se rendront compte que l’unique valeur de ce qu’ils possèdent réside dans le fait de pouvoir le donner et dans le fait que Dieu veuille accepter leur don.

Ces paroles m’amènent à m’appesantir un peu sur l’importance que doit avoir cette fête pour nous car c’est précisément le renouvellement de notre Consécration. Je disais plus haut qu’on ne peut comprendre la valeur de la vie humaine que lorsque Dieu nous la demande car notre vie n’est vraiment qu’un échec et, plus notre vie est un échec, plus nous avons du succès pour que nous puissions avoir, jusqu’à la fin, l’illusion de valoir quelque chose. A la fin, nous nous rendons compte que tout fini dans cet échec final qu’est la mort. A quoi sert la vie ? Cinquante ans plus tôt, ici même en Italie, un prêtre qui avait jeté sa soutane aux orties, Robert Ardigo, chanoine de Mantova, le plus grand philosophe positiviste italien, s’est tranché, à 94 ans, la gorge, en répétant exactement les mêmes mots : « à quoi sert la vie ? ». Après avoir vécu aussi longtemps, il n’était pas parvenu à savoir pourquoi il vivait ! Il aurait pu se suicider plus tôt mais non ; vous voyez comment est fait l’homme ? Il se fait des illusions, il recherche, il va ci et là, il cherche toujours quelque chose, un but à son existence. Et lorsqu’il finit de chercher, il ne trouve rien. Il en sera ainsi pour toute l’humanité. On fait tellement de choses pour lutter contre la faim dans le monde, pour tout ce que vous voulez, pour aller sur la lune …. et à la fin ? A quoi cela sert-il ? A quoi sert cette histoire ? A quoi sert toute cette marche des peuples ? A quoi sert toute la politique des nations ? Toute la culture ? Si l’humanité perd Dieu comme l’avait perdu ce chanoine elle se tranchera aussi la gorge. A quoi sert toute cette marche pénible, cette peine, cette tragédie continue ? La valeur de la vie ne se trouve qu’en Dieu qui nous la demande.

Et Dieu nous la demande vraiment. Nous tous ce matin, nous la déposons à ses pieds, nous la mettons dans ses mains. Qu’Il reçoive notre petit don qui ne vaut rien si ce n’est pour le fait qu’Il nous le demande et qu’Il l’accepte.

Humilite et purete, les notes del l’amour

L’amour implique l’oubli de soi, l’amour implique qu’on disparaisse. Celui qui veut être adulé n’aime pas parce que nous n’existons que dans la mesure où nous aimons et dans la mesure où nous aimons, nous nous donnons, nous ne nous appartenons plus, nous appartenons aux autres ; d’où la nécessité de l’humilité. Pour être plus explicite, on grandit dans l’amour dans la mesure où on grandit dans l’humilité. Sans humilité, il n’y a pas d’amour parce que, même lorsque nous aurons l’impression d’aimer, nous n’agirons que pour faire voir que nous avons fait quelque chose et que nous sommes quelqu’un. Seule l’humilité alimente l’amour. Tant que nous ne saurons pas nous libérer, progressivement, de tout orgueil intérieur, de toute vanité, de tout amour propre, de tout désir de grandeur, de toute volonté de nous affirmer, nous ne pourrons pas aimer.

Même lorsque nous affirmons aimer, notre amour n’est pas sincère parce que nous ne faisons que nous révéler nous-mêmes à travers ce que nous faisons. Voilà pourquoi Saint Paul dit : « même si tu donnes tous tes biens aux pauvres, cela ne servirait à rien » et tu irais en enfer. Et combien sont-ils dans l’Eglise, ceux qui vont malgré tout en enfer même lorsqu’ils font beaucoup d’œuvres de charité ? C’est parce qu’à travers ces œuvres, ils n’ont que le désir de faire ressortir leurs noms.

Ce ne sont même pas les œuvres qui se font qui démontrent notre charité mais l’humilité véritable que nous avons. Sans l’humilité, l’amour n’existe pas parce que l’amour implique toujours qu’on se mette au service de l’autre, qu’on vive en s’ordonnant à l’autre ; non pas ordonner l’autre à nous, non pas ordonner tout ce que nous faisons à notre gloire, à notre réputation mais tout faire et ne rien demander pour soi-même, parce que c’est cela l’amour : l’oubli de soi. « Je m’oublie à tel point que je ne sais même plus si j’existe » disait Sainte Thérèse. Voilà la véritable expression de la charité.

La charité exige l’humilité ; plus nous saurons aimer, plus nous serons humbles : voilà la première exigence. La deuxième est la libération de la concupiscence, le fait de rechercher notre plaisir, de vouloir notre satisfaction fait que, sans nous en rendre compte, nous instrumentalisons les autres choses en notre faveur, si bien que c’est nous qui voulons quelque chose, ce n’est plus nous qui nous donnons. L’humilité et la pureté sont toujours les notes fondamentales de l’amour. Là où il n’y a pas d’humilité, il n’y a pas non plus de pureté, il n’y a pas l’amour.

Voilà pourquoi l’amour chrétien, même dans le mariage, exige la monogamie, exige la fidélité à une épouse unique, exige qu’on puisse vivre dans le mariage cette libération de toutes les tentations qui peuvent surgir et qui nous font dévier, qui nous portent loin, qui attristent même l’amour. Pourquoi très souvent les mariages ne durent-ils pas ? Parce qu’en cachette, le mari ou la femme a d’autres amours, parce que naissent d’autres amours en dehors de l’amour consacré par Dieu. Et même lorsque dans certains cas on ne peut parler de péché, il y a quand comme un dépôt qui perd de l’eau car il cède de partout. L’amour n’existe  plus et, petit à petit, la famille devient triste et au lieu d’être une église domestique – expression même d’une communauté chrétienne où règne l’amour – elle devient une pension où le mari va dormir et il y va parce qu’il y trouve une femme qui lui fait à manger. Mais son cœur et son âme vivent ailleurs ! Combien de fois cela ne se passe-t-il pas ainsi de nos jours ? Parce que là encore, nous ne savons pas être chastes ! L’amour aussi exige la chasteté parce qu’il exige une fidélité unique à l’unique personne à laquelle tu t’es donné et pour toujours.

Humilité et chasteté, voilà les véritables notes de l’amour. Là où ces deux vertus n’existent pas, il n’y a pas l’amour. Que grandisse en nous cette humilité, que grandisse toujours plus en nous cette chasteté, cette libération de tout instinct pour vraiment vivre le fait que nous soyons ordonnés à ceux que nous aimons, à vivre pour les autres, à ne pas vouloir que les autres vivent pour nous.

Notre joie, c’est de pouvoir nous donner, c’est de pouvoir vivre pour ceux que nous aimons.

Exercices spirituels à Chiusi della Verna du 3 au 10 août 1980

«Justice et misericorde»

Il me semble que l’enseignement de la première lecture (cf. Sagesse 12, 13.16-19) est l’une des doctrines que le magistère des docteurs d’Israël aimait souligner, depuis le commentaire de l’une des premières pages de la Genèse (cf. Genèse 18, 23 et suivants), lorsque Abraham demanda à Dieu de faire preuve de miséricorde envers les villes de Sodome et de Gomorrhe : il demande cette miséricorde de Dieu en vertu de Sa justice et c’est l’un des enseignements les plus profonds de toute la doctrine rabique, même si nous les catholiques, nous n’en entendons pas souvent parler. Chez nous on oppose souvent la justice à la miséricorde alors que le judaïsme antique voyait dans la miséricorde l’unique manière, de la part de Dieu, d’exercer la justice. Dieu est juste dans la mesure où Il est bon, Dieu est juste dans la mesure où Il est miséricorde, Dieu est juste dans la mesure où Il a pitié. Il me semble que l’enseignement théologique de la tradition chrétienne, plus que dépendre de l’Ecriture Sainte – bien qu’elle dépende aussi de l’Ecriture Sainte, je ne le nie pas – dépend surtout d’une certaine vision des vertus comme nous les a données Aristote.

Reprenons un peu le concept de justice qui est propre aux païens : la justice, c’est donner à chacun ce qui lui est dû. Dieu ne doit rien à personne mais Il doit quelque chose à Lui-même. De quelle manière la justice divine peut-elle être payée si ce n’est par Lui ? Il se doit donc de combler ce qui est déficitaire en la créature ; à la justice divine ne peut répondre rien d’autre que la miséricorde infinie. Prétendre de la créature est pour Dieu se mettre dans les conditions de ne jamais être payé. L’homme n’a rien à donner à Dieu en compensation de ce qu’il peut Lui avoir enlevé. Et alors, si Dieu veut être payé, Il ne peut l’être que par Lui-même. La réponse aux exigences divines ne peut être donnée que par son amour ineffable. C’est ce que disait Saint Augustin : «crois-moi mais donne-moi aussi ce que tu demandes!». Ce n’est que Dieu qui répond à Dieu et personne d’autre ne peut répondre à Dieu que Lui-même.

Vous voyez à partir de là à quel point est merveilleuse la vie chrétienne ! Nous n’avons rien à craindre. Avons-nous commis des péchés ? Eh bien, par qui a commencé la rédemption ? Une prostituée, Marie Madeleine. Et qui c’est qui va le premier au paradis? Un malfaiteur. Mais c’est juste qu’il en soit ainsi. Pourquoi ? Parce que Dieu, comme le disait Saint Augustin, couronnant nos mérites, ne fait que couronner ses dons. Dieu seul répond à Dieu et lorsque l’âme croit donner quelque chose qui lui appartient, elle se met dès lors en dehors de tout ordre de grâce. Lorsque l’homme se fie à lui-même, lorsque l’homme croit en ses propres vertus, lorsque l’homme se sent un honnête homme, lorsque l’homme est content et satisfait de lui-même et croit donner quelque chose à Dieu, c’est précisément en ce moment que cet homme est étranger à la vie divine car personne ne peut donner à Dieu que ce qu’Il lui a donné.

Donc la justice de Dieu est Sa propre miséricorde. Il ne peut être juste, Il ne peut être bon, indulgent parce que rien ne peut être soustrait à son contrôle : juste juge, Il exercera sa justice avec une bonté sans limite, un amour qui ne connaît pas de mesure. C’est, du reste, ce que disait l’un de nos grands mystiques du Moyen-Âge, le bienheureux Suso : « à la justice divine qui est infinie ne répond qu’une miséricorde infinie ». Pourquoi Notre Seigneur doit-Il nous envoyer en enfer ? C’est vrai que si quelqu’un veut y aller, il y ira mais pourquoi nous y enverrait-Il ? D’autant plus qu’en t’envoyant en enfer, Il n’obtient rien de toi : est-ce qu’Il reçoit un dédommagement pour nos péchés ? L’unique dédommagement qu’Il peut obtenir pour nos péchés, c’est son Sang divin, c’est son amour infini ; seul cet amour répond à l’abîme de la faute.

L’abîme de la faute n’est comblé que par Dieu : non pas par l’acte humain, non pas par la peine de l’homme. Précisément parce que la peine de l’homme ne peut satisfaire la justice divine, cette peine sera éternelle, non pas parce que l’éternité de la peine donne satisfaction mais parce que ne pouvant satisfaire, l’homme reste dans la peine ; le débiteur reste insolvable. Alors, à partir du moment où le préjudice de l’homme est le préjudice de Dieu, pourquoi Dieu nous enverrait-Il en enfer?

Ouvrons notre âme pour accueillir le don de la miséricorde infinie! Accueillons cette miséricorde infinie, la seule qui réponde aux exigences de sa divine justice, de sa Sainteté.

Retraite à Florence le 23 juillet 1972

La bibliotheque un lieu sacre

Il est vrai que l’Eglise qui rassemble les fidèles pour la louange de Dieu, l’Eglise où chaque jour est célébré le sacrifice du Christ est le lieu le plus saint que nous avons en ce monde. Mais après l’Eglise, il y a un autre endroit qui rassemble dans l’amour les âmes qui cherchent Dieu : c’est la bibliothèque.

Je n’ai jamais compris l’importance que pouvait avoir pour moi la connaissance d’une doctrine dans laquelle je ne vis pas. Pour moi, le livre est la relique la plus illustre que peut laisser un homme à ses frères. Plusieurs siècles au paravent, on combattait pour avoir en sa possession le corps des saints. Aujourd’hui, cet amour pour les reliques a beaucoup baissé et cela s’explique : l’homme peut difficilement vivre en communion avec ceux qu’il aime et qui l’ont soutenu, encouragé, nourrit dans son cheminement de foi. Le livre par contre ne rend pas uniquement présent un corps désormais mort, dont les os desséchés n’ont plus de vie : pour moi, le livre est vraiment le moyen le plus efficace pour entrer en communion avec ceux qui, à travers les livres, nous révèlent leurs passions, leur volonté et le témoignage de leur vie. A travers les livres, j’entre en communion avec ceux qui les ont écrits. Je n’ai jamais été bien capable de donner une grande importance aux livres scolaires, aux livres étudiés en classe. Le livre pour moi est le moyen par lequel, chaque jour un peu plus, peut se réaliser une communion entre celui qui écrit et celui qui lit. Une communion qui dilate l’âme, l’enrichit chaque jour un peu plus.

Le livre a nécessairement un rapport avec celui qui l’a écrit et établit un rapport avec ceux qui le lisent. C’est ce qui se passe dans la bibliothèque : un lieu sacré dans lequel l’homme n’apprend pas seulement des doctrines abstraites mais vit dans une communion d’amour. Je sens que j’ai besoin de cette communion : que serait ma vie sans Saint Augustin, Sainte Thérèse, sans les grands philosophes, les grands poètes ? Quel don plus grand les hommes pourraient-ils me faire en dehors du don de leurs propres expériences, de leur propre vie ? Le livre n’est pas uniquement pour un enseignement abstrait : c’est la volonté d’une communion d’amour. J’ai toujours pensé qu’un vrai livre, avant même de me donner des notions, avant d’enrichir mon intelligence, est un écrit autobiographique ; c’est le don que chacun fait de lui-même à ses frères. A travers la lecture, tu ne connais pas seulement une doctrine mais tu connais les hommes qui sont tes frères : ta vie ne peut être que cette communion d’amour que les livres assurent. C’est, en quelque sorte, une anticipation de la vie du ciel celle que la lecture peut établir. Le livre renvoie à un lendemain (futur) la fin d’une vie dans le temps : je vis en communion avec Saint Augustin mais aussi avec les tragiques grecs, avec Dostoevskij … Ils font partie de moi. Je leur dois une partie de moi-même. C’est beau, c’est extraordinaire de sentir que nous pouvons ainsi transcender la difficulté des lieux et des temps, non seulement pour vivre une communion d’amour mais pour vivre, dans cette communion, la victoire sur tout ce qui nous divise et nous rend étrangers les uns aux autres. C’est vrai que parfois, ce n’est pas évident que l’écrivain se donne avec simplicité : mais celui qui le cherche lui demande une parole de vie et les réelles difficultés qui existent pour cette communion d’amour ne font que rendre toujours plus forte la volonté d’essayer de pénétrer le mystère de la personne de celui qui écrit. L’écrivain est ton frère : tu ne peux rompre le rapport avec lui d’autant plus que ce qu’il écrit est un don qu’il te fait de lui-même. Si tu reçois beaucoup de la lecture d’un auteur, tu dois te rappeler que l’auteur aussi a besoin de toi, qu’il sent le besoin d’aimer ; il sent aussi le besoin de se sentir aimé. Les auteurs aussi reçoivent quelque chose de toi, un prolongement de leur vie, un élargissement de leur expérience, une connaissance plus profonde de ce qu’est l’homme, tout homme. Tu veux vivre d’eux, tu veux que leur vie soit un aliment pour la tienne : l’auteur aussi, dans la mesure où il vit, veut recevoir de toi la possibilité de vivre au-delà de la mort en ceux qui accueillent son message d’amour.

Oui, la bibliothèque est un lieu sacré : c’est vrai que la communion que l’homme vit avec Dieu à travers la prière, le Sacrifice eucharistique, est plus grande mais la bibliothèque nous fait vivre plus concrètement une communion avec les frères qui ont tous quelque chose à nous donner, tout comme toi aussi tu voudrais te donner à tous. La perfection ultime de la charité devrait précisément être cette communion universelle qui fait de nous tous un seul Christ.

Dieu et l’Homme, Piemme 2001, page 183-185

Le sens du renoncement chretien

La prière liturgique, telle qu’elle consume la vie de l’univers, telle qu’elle consume la vie de l’Eglise, corps du Christ, de même elle doit consumer la vie de chaque homme et elle ne peut le faire tant que l’homme ne s’identifie pas à tout l’univers, s’il ne fait pas un avec toute l’Eglise. Il doit, non seulement, faire partie de la création mais il ne doit rien sentir loin et étranger à sa vie. Toute la création doit lui être proche, fraternelle, vivant de son souffle, dans cette communion continue avec Dieu. Alors, la prière liturgique devient sa prière à lui.

Plus encore : vivant sa vie humaine jusqu’au bout il pourra vivre, à travers la prière liturgique, la vie même du Fils de Dieu fait Homme. Dans la mesure où il vivra pleinement sa vie d’homme, il pourra vivre et faire sienne la vie du Christ. Il ne peut certes pas faire sienne la prière de Jésus s’il ne vit pas Sa vie, je dirai même, Sa mort. Mais dans la vie comme dans la mort, le Christ a vécu la vie et la mort de l’homme. De fait, dans la mesure où l’homme vit pleinement dans le Christ, la prière liturgique a son accomplissement dans le Sacrifice Eucharistique qui rend présent le mystère de la Mort de Jésus. Une vraie participation à la prière liturgique inclut donc la vie de l’homme et sa propre mort. Ainsi l’homme vivra la prière de l’Office, sa participation à la Messe s’il vit pleinement, s’il réalise pleinement – dans une communion profonde avec la création, à travers sa vivante insertion dans le tissu de la création – sa vocation humaine. La vocation surnaturelle de l’homme ne le dispense pas du fait de vivre jusqu’au bout sa vie ; au contraire, parce que l’homme est un et qu’une est sa vie, c’est en vivant sa vocation humaine qu’il vivra aussi dans le Christ.

La vie religieuse dans la vie présente n’est jamais un rapport immédiat avec Dieu et la médiation nécessaire au rapport, c’est la création entière, c’est l’histoire des hommes, c’est l’homme dans sa vie la plus secrète et la plus sienne. Le rapport avec Dieu, loin d’isoler l’homme du monde ou de l’arracher à lui-même, se réalise dans une communion avec la création entière, avec les hommes ; il se réalise dans la conscience que l’homme a toujours de lui-même. C’est à travers son rapport avec Dieu qu’il vit la plénitude de vie la plus élevée à laquelle rien n’est nié, où tout est, au contraire, aliment nécessaire.

Le renoncement sera un devoir austère pour l’homme qui veut vivre une vie religieuse et plus elle sera exigeante, plus pure et intime sera la connaissance que l’âme veut avoir de Dieu. Mais nous ne pouvons et ne devons pas nous tromper. Le renoncement chrétien ne donnera jamais lieu à une mystique chrétienne acosmique et non intemporelle.

Le renoncement chrétien c’est le refus de s’arrêter au moyen, de transformer ce qui est en un moyen ; raison pour laquelle doit être dépassée, par le but, la voie qui mène au but du cheminement. Le renoncement chrétien est un choix qui se repropose toujours, au fur et à mesure que l’âme va de valeur élevée en valeur plus élevée et engage et force l’âme à un cheminement sans fin. C’est précisément pour cela que le renoncement exige la connaissance et l’usage d’un moyen ; on ne renonce que dans la mesure où l’on transcende. On ne renonce pas dans la mesure où l’on se maintient en dehors, qu’on reste dans l’ignorance mais lorsqu’on dépasse toutes les créatures pour parvenir à Dieu. Mais au fond, on ne dépasse aucune créature si on parvient vraiment à Dieu et qu’on ne précipite pas, au contraire, dans le vide, dans le néant. La création acquiert, pour l’âme pure, une transparence divine et révèle Dieu ; l’histoire des hommes devient vraiment le signe d’une présence active de Dieu qui te parle, qui te cherche, qui se communique à toi ; et surtout, l’homme apparaît et se fait sacrement de Dieu.

On ne dépasse pas l’homme pour parvenir à Dieu parce qu’on ne dépasse pas le Christ. Dans le Christ, Dieu et l’homme sont un pour toujours. La vie religieuse la plus élevée se trouve dans la vie humaine la plus pleine, la plus pure. Celui qui parvient à la sainteté ne cesse pas d’être homme : au contraire, c’est alors qu’il est homme parfait.

Introduction au Bréviaire, édition San Paolo

Nous aimons parce que nous aimons (1980)

Mes chers frères, c’est insensé de penser que l’amour chrétien doit s’exprimer envers le tiers monde alors que nous nous refusons aux personnes qui sont proches de nous. C’est la Providence qui détermine comment notre amour doit être vécu, faisant en sorte que certaines personnes soient concrètement plus liées à nous et que d’autres soient plus proches de nous. Ceci n’implique pas que je sois éternellement conditionné par votre présence mais si j’essaie d’aimer en dehors de ma famille de sang ou de ma famille religieuse, pour aimer les autres, je n’aime pas.

Il est facile d’aimer les autres parce qu’ils ne nous incommodent pas. Mon amour fraternel ne doit potentiellement exclure personne, il doit être universel mais il demeure conditionné par ma nature, le lieu où je suis, l’environnement dans lequel je vis, les personnes que le Seigneur met à mes côtés. Et qu’est-ce que cela veut dire pour nous ? Cela veut avant tout dire nous aimer entre nous. C’est ce que Jésus Lui-même nous a enseigné dans le 4ème Evangile : « aimez-vous les uns les autres » (Jean 13, 34). Il le dit et le dit au sujet de ses disciples.

Nous avons souvent dit que l’amour chrétien, tout comme l’amour de Dieu, est non seulement universel mais également gratuit, sans motif. Je dois aimer non pas parce que l’autre m’aime, non pas parce que l’autre me hait. J’aime parce que j’aime. Mon amour ne doit jamais être un amour de réaction. Nietzsche n’a rien compris au sujet de l’amour chrétien lorsqu’il a dit que la morale chrétienne est la morale des esclaves parce que – disait-il – les chrétiens font comme les chiens qui reçoivent un coup de pied de leur patron et lui lèchent les pieds au lieu de le mordre. « Si quelqu’un te donne un coup de pied, donne lui en cinq – disait Nietzsche – comme ça, tu prouves que tu es un homme ; ces chrétiens ne sont que des esclaves ». Ce n’est pas vrai. Non pas parce que notre amour ne doit pas s’étendre aussi à ceux qui nous haïssent mais parce que nous n’aimons pas parce que les gens nous haïssent ni parce qu’ils nous aiment ; nous aimons prioritairement. Notre amour précède l’acte d’autrui, raison pour laquelle il reste gratuit. Nous aimons simplement. Nous ne pouvons vivre de rapport avec les autres qu’en tant qu’acte d’amour. Il en est de même pour Dieu.

Mais si l’amour chrétien est un amour gratuit, s’il est vrai, il n’exige pas une réponse mais l’attend. Si nous étions indifférents, nous n’aimerions même pas. Nous serions pareils au patron qui donne à son chien un quignon de pain et puis le renvoie ; plus rien ne l’intéresse, que le chien lui soit ou non reconnaissant. Dieu ne peut nous aimer ainsi et nous non plus, nous ne pouvons aimer ainsi même si nous devons aimer d’un amour désintéressé parce que notre amour, s’il est chrétien, crée la communauté et la communauté ne se réalise que lorsque l’amour devient mutuel. Je ne fais pas dépendre mon amour envers vous du fait que vous répondiez ou non à mon amour ; l’amour vrai crée la Communauté, c’est-à-dire, à l’amour que je donne répond l’amour de l’autre.

Pareil pour l’amour de Dieu. C’est l’amour de Dieu qui fait les saints mais les saints doivent répondre à l’amour. Cela laisse-t-il Dieu indifférent que l’on réponde ou pas à son amour ? Non, parce qu’Il donne le paradis à celui qui répond tandis que celui qui le Lui refuse ne peut aller au paradis. Et ce n’est pas parce que Dieu le condamne mais parce que, s’il refuse l’amour, il ne peut non plus le recevoir. Nous ne sommes réellement aimés que dans la mesure où, en acceptant l’amour, nous répondons à l’amour.

Exercices Spirituels à La Verna, du 3 au 10 août 1980

De retour de la Russie (1996)

Les événements de notre vie ne peuvent pas avoir qu’un sens intime et personnel ; l’homme n’est jamais séparé des autres, qu’il le veuille ou pas, sa vie ne lui appartient pas. C’est mon sentiment à mon retour de la Russie. J’ai commencé ma vie d’écrivain, surtout d’initiateur à une forme de vie religieuse, par un amour fort, vivant et inexplicable envers le Christianisme russe. Le premier livre que j’ai écrit est également le premier livre écrit en Italie sur le Christianisme russe. Il me semble que Séraphin de Sarov et surtout Saint Serge voulaient être proches de moi en me guidant et en me soutenant sur mon chemin. A présent, à la fin de ma vie, j’ai finalement eu la possibilité d’aller sur la terre russe. J’ai été à Saint Pétersbourg, à Novgorod, à Vladimir, à Souzdal et surtout à Moscou. J’ai eu des contacts – pas fréquents et pas prolongés – avec les guides qui nous ont accompagnés au cours du voyage et j’ai surtout connu l’humble peuple russe, son extraordinaire piété, sa simplicité, son humilité et sa merveilleuse patience.

Depuis mon retour, il me semble avoir compris la raison pour laquelle le Seigneur a voulu que je fasse ce voyage : l’amour pour la Russie et sa spiritualité étaient, évidemment, l’expression d’une vocation œcuménique, c’était pour moi un engagement d’amour. Je repense à Giorgio La Pira qui me disait en souriant qu’il voulait m’amener en Russie et m’installer comme patriarche de Moscou et, chose étrange, au cours de mon séjour à Moscou, j’ai été hébergé, avec tout le groupe avec lequel j’étais, dans un hôtel qui était le siège des bureaux administratifs du Patriarche. Je me sentais et j’étais vraiment l’hôte du Patriarche, même si je ne l’avais pas vu.

Ce qui m’a le plus impressionné au cours de mon voyage, c’est la présence continue de la Vierge Marie : la Madone de Kazan, la Madone de Vladimir, la Madone du Don …. J’ai vu les merveilleuses cathédrales dédiées à la Dormition et à l’Assomption de Marie ; j’ai compris que nous ne pourrions vivre une vocation œcuménique que dans la mesure où nous participerons à Sa maternité. Elle est la Mère de tous les vivants parce que ce n’est qu’en Christ que nous tous sommes un. L’Incarnation du Verbe se poursuit non pas en ce sens que le Verbe doive encore réaliser son incarnation mais en ce sens, que par l’Esprit Saint, c’est la Vierge Marie qui doit porter au Verbe non seulement une nature singulière mais la nature de tous. « A la fin – comme le disait Saint Augustin – il n’y aura plus qu’un « unique Christ », un Christ qui aura assumé en Lui toute l’humanité dans son unique Corps ».

Elle est la Mère de l’unité. L’unité ne peut être, de fait, le fruit de négociations, ni de rencontres théologiques, ni de décrets. La loi reconnaît la vie mais ne la crée pas. L’unité de l’Eglise est œuvre de Marie : Elle est la Mère d’un seul Fils, en Elle tous doivent donc être Un, tous doivent être l’unique Corps du Christ. Oui, j’ai senti que l’unité était déjà en cours : je me sentais un avec tout cet immense peuple, avec chaque jeune, chaque homme, chaque femme qui priait en même temps que moi dans les merveilleuses églises et cathédrales qui resplendissent comme des couronnes de gloire sur la terre russe.

Il est vrai qu’il y a quelques-uns qui rejettent l’union avec nous les catholiques mais ce refus naît d’une incompréhension que nous devons essayer de transcender. Si dans leur piété religieuse les orthodoxes se sentent fils de Marie, ils ne peuvent pas ne pas se sentir nos frères. C’est ce que j’ai expérimenté : avec mes compagnons de voyage, nous avons vécu un vivant sentiment d’amour réel, non seulement à cause de notre engagement d’amour mais plus encore pour l’amour qu’ils ont eu pour nous. Je me souviendrai toujours du moine qui nous a parlé dans le monastère de la Madone du Don : avec une simplicité, une joie et une sérénité qui nous a vraiment conquis. Je me souviendrai toujours de cette humble femme qui s’est agenouillée pour baiser la terre devant moi et qui en se mettant sur ses genoux a voulu me prendre les mains pour les baiser. Ce qui s’est passé avec moi s’est répété avec d’autres personnes du groupe. Une humble femme a voulu embrasser la sœur Benedetta et nous tous qui sommes allés visiter la tombe du père Alexandre Men, nous avons été frappés par la générosité et la joie avec lesquelles nous avons été accueillis par la concierge qui n’arrêtait pas de nous donner les médailles et autres petits souvenirs.

Il se pourrait même que, dans sa dimension visible, l’unité entre tous les chrétiens soit reconnue mais nous avons senti que cette unité ne sera pas plus grande et plus vraie pour le simple fait d’avoir été reconnue publiquement. La véritable unité de l’Eglise est fruit de l’Esprit Saint qui vit dans chaque âme qui s’ouvre, dans la foi et dans l’humilité, à l’action de ce même Esprit.

Nous devons donc nous sentir des frères. L’amour dissipera toutes les difficultés et nous ouvrira à une expérience de communion fraternelle. Déjà le Saint Père nous enseigne que l’Eglise doit respirer par ses deux poumons. Il peut, peut-être, manquer aux orthodoxes le sens de l’unité de tous les chrétiens mais à nous aussi, les catholiques, il nous manque souvent ce sens de piété et de l’humilité qui rend le peuple russe si grand. Ce n’est pas uniquement l’orthodoxie qui a besoin de Rome ; même les catholiques ont besoin de la patience, de la piété et l’humilité de ce grand peuple. Nous aussi avons besoin du témoignage de lumière et de joie de la sainteté russe ; nous aussi avons besoin d’être confortés dans notre foi par le témoignage du martyr de centaines d’évêques, de milliers de prêtres qui ont témoigné, par leur mort, de leur fidélité au Christ Seigneur.

L’unité de l’Eglise sera toujours plus un fait intérieur qu’extérieur si cette unité est fruit de l’Esprit Saint et ce n’est que notre manque de foi qui ne nous fait pas reconnaître l’unité en cours de tous les croyants.

J’ai appris de mon voyage que je dois aimer, non pas avec l’amour de quelqu’un qui croit posséder et n’a pas besoin de recevoir des autres ; la vraie communion suppose non seulement un vouloir donner mais aussi une volonté de recevoir, je dirais même un besoin de recevoir l’autre que tu aimes. Prétendre uniquement donner est un acte d’orgueil et refus d’un amour véritable.

Il me semble que cette vocation œcuménique soit propre à la Communauté. Depuis toujours, nous qui sommes très fidèles à l’Eglise Romaine, nous avons senti de devoir assumer les valeurs positives de toute autre communauté religieuse et, avant tout, les valeurs religieuses de l’orthodoxie. L’amour pour le Christianisme russe qui a animé ma jeunesse devient aujourd’hui peut-être plus sobre mais plus motivé par des raisons profondes de foi. Et je voudrais que tous mes frères et sœurs de la Communauté ressentent, eux aussi, la grandeur de cette communauté religieuse qui – bien que n’ayant pas réalisé tous les éléments propres à l’Unique Eglise du Christ – puisse apporter à notre Eglise, une expérience vivante de foi et d’amour.

Septembre 1996

Vivre tous l’unique vie du Christ (1996)

Nous ne pouvons douter du fait que la grâce divine soit offerte à tout homme. Nous savons, par la foi, que personne ne pourrait être condamnée si ce n’est à cause de son refus d’accueillir la grâce divine. Nous sommes donc en condition de nous sentir rachetés par le Christ, de savoir accueillir le don de cette rédemption gratuite mais réelle.

Voilà donc, mes chers frères, ce que nous devons demander à Dieu en ces jours de Carême : nous devons demander à Dieu que les hommes puissent croire en l’amour, qu’ils aient confiance en l’amour, qu’ils s’abandonnent à ce Dieu qui ne veut rien d’autre que leur salut, leur bien. Le Carême prend fin avec la Résurrection. C’est la marche de toute l’humanité vers la célébration de ce mystère qui rend présent le salut opéré par Dieu. La Résurrection n’est pas tant un don de grâce ou de gloire qui concerne le Fils de Dieu. Le Fils de Dieu, dans sa nature divine, n’a jamais cessé d’être la béatitude même des Saints. Par contre la Résurrection parle du but ultime de toute l’humanité. Dans le Christ Ressuscité, c’est nous qui sommes les premiers concernés. Lorsque nous célébrons le Carême, nous célébrons la marche de toute l’humanité vers la possession de la rédemption qui nous est offerte en Christ dans l’acte dans lequel nous célébrons la Résurrection de Jésus parce que la Résurrection de Jésus, c’est la Résurrection de la création tout entière comme l’enseigne Saint Ambroise : « Resurrexit in eo caelum, resurrexit in eo terra (Que ressuscite en Lui la terre et le ciel) ». Tout est ressuscité avec le Christ. L’acte par lequel l’humanité du Christ s’est dissoute dans les étreintes de la mort est l’acte par lequel toute la création s’est élevée à Dieu dans une louange éternelle, infinie.

Nous devons entreprendre cette marche, non pas pour nous seuls … Je ne sais pas ce que nos petites mortifications peuvent bien représenter pour le Seigneur : elles ne sont pour nous qu’une manière d’essayer de réaliser la sacralité de ce temps qui nous prépare à la fête de Pâques. Par ces mortifications, nous nous réveillons d’une certaine torpeur qui nous empêche de prendre conscience que toute notre vie est un contact avec Lui, que toute notre vie doit être un rapport avec ce Dieu qui nous aime et Se donne à nous. Il n’y a pas de jour plus saint l’un que l’autre parce que tous les jours ne sont que le jour de Dieu et le jour de Dieu est le jour où Il s’offre à chacun. Aujourd’hui, tu peux entrer au Paradis : « Hodie mecum eris in Paradiso (aujourd’hui, tu seras avec moi au Paradis) » (Luc 23, 43). C’est ce que le Seigneur dit à chacun de nous. Pourquoi attendre ? N’est-ce pas le moment qu’Il te donne pour t’ouvrir, dans la foi, et accueillir Dieu ? La communion sacramentelle ne peut se faire que deux fois au cours d’une même journée mais la communion que nous donne le Christ, nous pouvons la faire à chaque instant de notre vie si nous nous ouvrons, dans la foi, pour accueillir le don de Dieu.

Nous devons vivre cela, mes chers frères et sœurs, et pas uniquement pour nous seuls. Si nous vivons le Carême pour nous seuls, nous nous excluons déjà de la Pâques. Le processus qui va du péché d’Adam au Christ est différent du processus qui va du Christ à sa deuxième venue. D’Adam au Christ, c’est une extension du mal, une dilatation de l’horreur du mal et de la division des hommes, de l’opposition de l’homme à l’homme. Mais du Christ jusqu’à Sa deuxième venue, l’unité se recompose jusqu’à ce qu’à terme, comme l’a dit Saint Augustin, il ne reste plus que le Christ, le Christus totus.

Oui, rien que le Christ et pas uniquement la Personne du Verbe Incarné. Non, il ne reste qu’un seul Christ parce qu’un seul corps. Le mystère chrétien est semblable au mystère de la Trinité : un seul Dieu mais trois Personnes qui existent dans l’unité de leur nature ; un seul Christ mais dans l’unité du Christ, d’innombrables âmes, un monde immense, une humanité constituée de milliards et de milliards d’hommes qui élèvent vers Dieu leur chant de gloire. Un seul homme mais en cet homme demeurent les personnes. Les personnes demeurent pour vivre, toutes, une seule vie : la vie qui est celle du fils de Dieu, c’est-à-dire, une vie immense, une vie de lumière infinie, une vie qui est d’un amour infini.

Le Carême nous amène à vivre cela et non pas notre salut individuel. Sachez que si vous allez tout seul vers le Seigneur, Dieu ne vous connaît pas parce que le Père ne connaît que le Fils et le Fils s’est fait un avec tous.

Les personnes vivent une unique vie. Tout comme les trois Personnes divines vivent la vie de Dieu, de même tous les hommes, en Christ, ne vivent que la vie du Christ : « je vis mais ce n’est plus moi qui vis, c’est le Christ qui vit en moi » (Galates 2, 20), c’est-à-dire, en chacun de nous. Chacun de nous vivra la vie du Christ compte tenu de notre ouverture à accueillir le don de Dieu.

Retraite de Bologne du 25 février 1996