vendredi, décembre 13, 2019

«La Communauté: Le vrai temple de Dieu»

Il n’y a plus le temple : le vrai temple de Dieu ce n’est même pas la basilique Saint Pierre, c’est le Corps du Christ et nous sommes les pierres vivantes de ce temple. Ce n’est pas seulement nous qui sommes le temple mais nous tous lorsque nous sommes ensemble, car nous tous, nous formons le Christ. Voilà le vrai temple. La Communauté est le temple de Dieu : nous n’avons pas besoin de construire des églises parce que la Communauté est vivante. Notre Communauté est le temple de Dieu si elle est le Corps du Christ. Le dernier temple est précisément celui qu’Il a créé lorsqu’Il nous a assumés comme Son Corps. C’est cela le temple non fabriqué car fait par l’Esprit Saint. Tout comme le Corps du Christ dans le sein de Marie fut œuvre de l’Esprit Saint, de même, le Corps Mystique – temple de Dieu également – est aussi, œuvre de l’Esprit Saint. Nous sommes « un » non pas parce que nous nous aimons mais parce que l’Esprit Saint nous fonde dans une même vie, il nous donne l’unité qui est propre au Corps du Christ.

Et ce temple qu’est la Communauté est infiniment plus beau que la basilique Saint Pierre ou n’importe quelle autre église. La Communauté : quel merveilleux temple dans lequel Dieu habite, duquel s’élève la louange à Dieu, dans lequel Dieu est présent ! Présent dans l’humilité mais réellement présent, parce que c’est Lui qui nous donne l’unité. Les églises construites par les hommes sont mortes mais moi je suis vivant ! Je ne suis pas uniquement vivant d’une vie humaine : en moi, en nous tous, vit Dieu dans la mesure où nous sommes unis. Rappelons-le : nous ne sommes pas individuellement vivants, nous sommes vivants lorsque nous sommes tous animés par l’unique Esprit. Si je coupe l’un de mes doigts, ce doigt là ne vit plus ; il ne vit que s’il reste uni à son corps. Nous ne vivons que dans la mesure où nous formons un seul corps. La vie n’est plus notre vie individuelle : c’est la vie de l’Esprit, c’est la vie du Christ. Voilà le Temple de Dieu.

(…) L’importance de la Communauté est exceptionnelle mes chers frères ! Nous ne nous en rendons pas compte. Vivre notre vie individuelle, indépendamment de la Communauté veut dire être des païens car cela veut dire n’avoir pas reçu l’Esprit. Beaucoup de personnes me demandent : « ne peut-on pas vivre la spiritualité de la Communauté sans en faire partie ? ». C’est un blasphème ! Le temple de Dieu est l’unité de toutes ces pierres vivantes, unité créée par l’Esprit Saint qui nous unit. La Communauté est condition pour la vie chrétienne : l’Eglise est, sans l’ombre d’un doute, communauté mais l’Eglise se fait présente – nous le savons depuis le Concile Œcuménique Vatican II – partout où l’on célèbre la liturgie. Nous célébrons toujours une liturgie, notre vie est une vie de louange. Ne prions-nous pas en faisant l’Office ? Ne prions-nous pas en lisant l’Ecriture Sainte ? Toute notre vie n’est-elle pas ordonnée à la prière ? N’est-ce pas de la prière que notre vie trouve son point d’appui, son centre, son cœur ? Il est alors clair que nous sommes véritablement une assemblée liturgique unie par l’Esprit Saint. Partout où nous sommes, la louange jaillit de nous, unique, vers Dieu. C’est cela la Communauté.

Il est vrai que pour atteindre cette unité de louange, nous avons besoin de lois, de structures et même d’élections mais tout ceci vise l’assemblée liturgique. Nous vivons pour vivre, dès maintenant, en anticipation eschatologique mais réellement ce que vivent les saints du ciel et qui constitue le contenu de la vie chrétienne : la louange de Dieu. Parce que la louange est aussi vie, l’être même du Fils, du Verbe de Dieu et nous sommes un avec le Verbe, un avec le Fils de Dieu, par opération du Saint Esprit. Même lorsque nous sommes loin, nous vivons une seule vie, nous vivons la louange de Dieu : nous la vivons en vivant notre vie chrétienne, l’engagement de l’exercice de la vertu. C’est cela la louange divine. Lorsque par exemple Ignace recevait les gens qui venaient lui parler, lui demander quelque chose, il célébrait une liturgie : il exerçait la vertu de la patience, écoutait avec amour, célébrait vraiment une liturgie de louange qui est vécue par nous tous, à laquelle nous tous participons. Toute notre vie est toujours louange de Dieu. C’est cela la Communauté, c’est cela le temple dont Saint Etienne a dit qu’il remplace le temple de Jérusalem (cf. Actes 7, 48). Ce n’est pas qu’il est contre le temple de Jérusalem mais la vérité du temple de Jérusalem c’est l’Eglise de Dieu et c’est nous.

Exercices spirituels à Greccio, août 1970

La penitence

L’homme est homme parce qu’il est un animal raisonnable mais il est chrétien parce que pénitent. La pénitence est sa prérogative essentielle nous dit le père Condren (cf. C. De Condren, Considérations sur les Mystères, Ancora, Milan 1938, page 266).

Le Christianisme suppose l’universel péché parce que c’est l’universelle miséricorde, c’est la Religion de la Rédemption. Le chrétien, c’est celui qui a été racheté, sauvé. Celui qui n’a pas besoin de salut, d’être racheté, ne peut pas non plus être chrétien. Celui qui ne se repent pas dans la reconnaissance de sa propre misère, de sa propre indignité, celui qui ne s’adresse pas à Dieu en invoquant et en implorant sa Miséricorde infinie, ne peut entrer dans le Règne. Le Précurseur a préparé l’avènement du Christ par le baptême de pénitence et Jésus a commencé sa prédication par la même invitation, le commandement de la pénitence : « convertissez-vous car le Règne des cieux est proche ».

Notre Dieu a voulu s’appeler Jésus le Sauveur : effectivement, tout rapport de l’homme avec Dieu ne se fonde que sur sa Miséricorde, que sur son Pardon. Et, le pardon et la Miséricorde de Dieu, supposent le péché et la misère de l’homme.

Ceux qui se croient justes et ont confiance en leur justice sont les plus éloignés de Dieu, les plus étrangers au Christianisme. C’est pour les pécheurs que Dieu s’est fait homme ; c’est au milieu d’eux que Jésus a vécu, c’est pour eux qu’Il a annoncé la bonne nouvelle qu’est le pardon divin.

La parole évangélique n’a jamais été aussi paradoxale que lorsqu’elle enseigna cette vérité déconcertante : c’est aux pécheurs que s’ouvrent les portes des cieux. Le Père aime tous ses fils mais plus particulièrement ceux qui ont péché.

Quel blasphème que ce langage de l’Eglise ? Le pécheur peut-il mériter autre chose que sa condamnation ?

Et pourtant, elle chante que le péché « mérite » non pas le châtiment mais le pardon, non pas la condamnation mais la rédemption. Quel péché ?

Tout péché et uniquement le péché : lorsque le péché est humblement confessé devant le Seigneur, lorsque dans le repentir l’âme s’adresse au Seigneur, lorsque la plaie du péché devient pour l’âme comme une bouche ouverte d’où jaillit une imploration douloureuse, insistante à Dieu, des pleurs sans fin mais qui suscitent pitié.

« Heureux ceux qui pleurent, ils seront consolés » (Mathieu 5, 5). La consolation est mesurée d’après les pleurs : le péché en lui ne mesure pas la grâce mais l’humble reconnaissance de son péché ouvre l’âme à la Miséricorde infinie. La pénitence creuse des capacités toujours plus profondes dans l’âme pour recevoir le don de Dieu.

Convertissez-vous car le Règne des cieux est proche a dit Jésus. L’amour de Dieu dans la Rédemption du Christ est comme l’océan qui submerge tout, il est comme une immense masse d’eau qui fait pression sur les digues fragiles de la création pour se déverser sur tous et l’imploration de l’homme qui ouvre, qui rompt les digues sous la poussée puissante de la marée. Tu ne dois rien faire pour obtenir cet amour qui est essentiellement gratuit ; l’Amour t’est déjà offert et dépasse largement tous tes désirs, toutes tes espérances. Il ne s’agit pas pour toi d’obtenir l’Amour par l’effort : il s’agit simplement de le recevoir. C’est cet Amour qui vivra en toi, qui exigera un dépassement permanent et un travail continuel. En attendant, tu dois le recevoir, tu dois ouvrir ton cœur. Et c’est la pénitence qui t’ouvre à la reconnaissance de ton péché, de ta pauvreté, qui te fait accepter le don de Dieu comme une Miséricorde, un pardon. L’Amour de Dieu pour toi c’est le baiser de Celui qui pardonne. Plus grand serra pour toi Son pardon dans le sentiment vivant, profond de ton indignité et plus grand sera Son don d’amour.

D. Barsotti, Le Mystère Chrétien au Cours de l’Année Liturgique, page 118-119, nouvelle édition

La saintete de l’homme est participation au mystere divin

L’INITIATION AU MYSTERE

La sainteté de l’homme n’est pas quelque chose qui le rend indépendant du Christ, une perfection qui lui permet d’exister sans Lui. C’est le Mystère rendu présent en l’homme. Toute justice de l’homme est annulée, détruite. Il n’y a plus que le Christ : sa mort et sa résurrection car ce ne serait pas le mystère s’il n’y avait pas sa révélation et sa participation ; la présence du mystère chrétien exige et suppose la sainteté de l’homme à travers laquelle le mystère lui-même se révèle et s’accomplit. La vie de l’homme fait partie du Mystère de Dieu. Raison pour laquelle le mystère de Dieu c’est le Christ : le Christ total qui n’est pas seulement l’Incarnation du Verbe mais aussi l’incorporation de tout l’univers et de tout homme dans le Christ. Le Mystère du Christ devient le Mystère de l’Eglise : l’acte de la mort et de la résurrection de Jésus devient, à travers tous les temps et tous les espaces, l’acte, la vie de toute l’humanité. Et le Mystère, c’est la Messe. C’est ainsi qu’est possible la participation au Mystère de Dieu : le Mystère du Christ devient le Mystère de l’Eglise, le Mystère de Dieu devient le mystère de toute l’humanité dans la Messe qui est ainsi appelée le Mystère par excellence de la foi chrétienne : mysterium fidei. La Messe n’est pas une prière mais un acte – fractio panis – un acte qui est à la fois acte de Dieu et acte de l’homme : l’Acte de Dieu qui devient l’acte de l’homme. Sans la participation au Mystère et par conséquent sans la Messe, il n’y a pas l’homme et il n’y a pas non plus Dieu. Autrement dit, il y a d’un côté l’enfer, le vide épouvantable d’une éternité sans Dieu et de l’autre la Transcendance infinie d’un Dieu qui n’a aucun rapport avec le monde. Mais le chrétien vit dans l’omniprésence du Mystère divin. Cette omniprésence est le fondement de toute sa vie en tant qu’unique réalité finale, la vie de tout le monde. Toutes les choses se réalisent en Lui. Ce ne sont pas les hommes et les choses qui donnent vie au Mystère : au contraire, c’est le Mystère qui fait la réalité de toutes les choses, c’est leur vérité ultime, leur unique vie.

Toute ma misère n’enlève rien à Dieu. Le Mystère est présent et est absolument parfait : je ne dois que m’ouvrir à sa révélation, je dois l’accepter de manière à ce qu’il soit ma vie. Un enseignement profond ! Le bon larron a été le premier saint à entrer dans le Règne de Dieu.

Tous les péchés de l’univers ne peuvent en aucune manière diminuer le don de Dieu, justifier une quelconque crainte que quelque chose d’irréparable se soit réalisée parce que tout est déjà prévu et racheté. Si je crois, aucun péché du monde ne peut m’éloigner du salut, aucun péché ne peut m’enlever une once de confiance si j’espère. Ma foi et mon espérance sont en Dieu, elles sont Dieu Lui-même. Ni le péché de l’homme, ni une présumée justice : il n’existe plus que le Christ. Il n’y a aucune justice humaine qui soit au-dessus de la Sainteté de Jésus, aucun péché qu’Il n’ait déjà pris sur Lui et qui puisse rendre inutile le sacrifice rédempteur : le Mystère du Christ. Non plus le passé ou le futur mais un acte unique qui consume en lui tous les temps. Le malin n’a plus aucune puissance et ne peut plus interférer dans les desseins de Dieu. Toute la méchanceté de l’enfer ne peut rien contre Jésus précisément parce qu’elle s’est aggravée, s’est reversée sur Lui ; Il a tout détruit dans sa mort.

Le vrai péché de l’homme, l’unique qui soit resté, c’est la négation de Son amour, c’est le fait de s’exclure du Christ et l’unique loi de la vie de l’homme, c’est de s’immerger en Christ, de se noyer dans le Mystère, de se perdre comme dans le noir pour le monde qui est profane au Mystère, dans l’immensité de la Lumière.

L’unique réalité c’est le Christ, l’unique vie. Tout a été jeté, consumé, détruit. Il n’y a plus le péché de l’homme ni sa sainteté : il n’y a que et il n’existe que le Mystère d’une éternelle Miséricorde : la révélation de Dieu en Christ, le don de Dieu dans son Fils Unique !

Tiré du Mystère Chrétien au Cours de l’Année Liturgique

Le sens du renoncement chretien

La prière liturgique, telle qu’elle consume la vie de l’univers, telle qu’elle consume la vie de l’Eglise, corps du Christ, de même elle doit consumer la vie de chaque homme et elle ne peut le faire tant que l’homme ne s’identifie pas à tout l’univers, s’il ne fait pas un avec toute l’Eglise. Il doit, non seulement, faire partie de la création mais il ne doit rien sentir loin et étranger à sa vie. Toute la création doit lui être proche, fraternelle, vivant de son souffle, dans cette communion continue avec Dieu. Alors, la prière liturgique devient sa prière à lui.

Plus encore : vivant sa vie humaine jusqu’au bout il pourra vivre, à travers la prière liturgique, la vie même du Fils de Dieu fait Homme. Dans la mesure où il vivra pleinement sa vie d’homme, il pourra vivre et faire sienne la vie du Christ. Il ne peut certes pas faire sienne la prière de Jésus s’il ne vit pas Sa vie, je dirai même, Sa mort. Mais dans la vie comme dans la mort, le Christ a vécu la vie et la mort de l’homme. De fait, dans la mesure où l’homme vit pleinement dans le Christ, la prière liturgique a son accomplissement dans le Sacrifice Eucharistique qui rend présent le mystère de la Mort de Jésus. Une vraie participation à la prière liturgique inclut donc la vie de l’homme et sa propre mort. Ainsi l’homme vivra la prière de l’Office, sa participation à la Messe s’il vit pleinement, s’il réalise pleinement – dans une communion profonde avec la création, à travers sa vivante insertion dans le tissu de la création – sa vocation humaine. La vocation surnaturelle de l’homme ne le dispense pas du fait de vivre jusqu’au bout sa vie ; au contraire, parce que l’homme est un et qu’une est sa vie, c’est en vivant sa vocation humaine qu’il vivra aussi dans le Christ.

La vie religieuse dans la vie présente n’est jamais un rapport immédiat avec Dieu et la médiation nécessaire au rapport, c’est la création entière, c’est l’histoire des hommes, c’est l’homme dans sa vie la plus secrète et la plus sienne. Le rapport avec Dieu, loin d’isoler l’homme du monde ou de l’arracher à lui-même, se réalise dans une communion avec la création entière, avec les hommes ; il se réalise dans la conscience que l’homme a toujours de lui-même. C’est à travers son rapport avec Dieu qu’il vit la plénitude de vie la plus élevée à laquelle rien n’est nié, où tout est, au contraire, aliment nécessaire.

Le renoncement sera un devoir austère pour l’homme qui veut vivre une vie religieuse et plus elle sera exigeante, plus pure et intime sera la connaissance que l’âme veut avoir de Dieu. Mais nous ne pouvons et ne devons pas nous tromper. Le renoncement chrétien ne donnera jamais lieu à une mystique chrétienne acosmique et non intemporelle.

Le renoncement chrétien c’est le refus de s’arrêter au moyen, de transformer ce qui est en un moyen ; raison pour laquelle doit être dépassée, par le but, la voie qui mène au but du cheminement. Le renoncement chrétien est un choix qui se repropose toujours, au fur et à mesure que l’âme va de valeur élevée en valeur plus élevée et engage et force l’âme à un cheminement sans fin. C’est précisément pour cela que le renoncement exige la connaissance et l’usage d’un moyen ; on ne renonce que dans la mesure où l’on transcende. On ne renonce pas dans la mesure où l’on se maintient en dehors, qu’on reste dans l’ignorance mais lorsqu’on dépasse toutes les créatures pour parvenir à Dieu. Mais au fond, on ne dépasse aucune créature si on parvient vraiment à Dieu et qu’on ne précipite pas, au contraire, dans le vide, dans le néant. La création acquiert, pour l’âme pure, une transparence divine et révèle Dieu ; l’histoire des hommes devient vraiment le signe d’une présence active de Dieu qui te parle, qui te cherche, qui se communique à toi ; et surtout, l’homme apparaît et se fait sacrement de Dieu.

On ne dépasse pas l’homme pour parvenir à Dieu parce qu’on ne dépasse pas le Christ. Dans le Christ, Dieu et l’homme sont un pour toujours. La vie religieuse la plus élevée se trouve dans la vie humaine la plus pleine, la plus pure. Celui qui parvient à la sainteté ne cesse pas d’être homme : au contraire, c’est alors qu’il est homme parfait.

Introduction au Bréviaire, édition San Paolo

Saints face a l’atheisme d’aujourd’hui (1967)

Le rappel de l’apôtre Paul (cf. Romains 13, 11-14) reste pour nous aujourd’hui non seulement une invitation mais un commandement pressant de Dieu. Sa venue est imminente. Et c’est quoi notre vie ici-bas, c’est quoi cette aventure cosmique d’un monde qui aurait des centaines de millénaires ? Ce n’est que dans la mesure où nous réussissons à réaliser la disproportion qui existe entre le temps et l’éternité, entre l’espace et l’immensité divine que nous sommes des âmes religieuses. Le sens religieux de la vie naît de l’impuissance à s’adapter, à accepter de n’être qu’une créature qui naît avec le temps et qui meurt avec le temps, de n’être qu’une créature qui peut, bien entendu, avoir une connaissance, une expérience des choses ici-bas mais qui s’épuise précisément dans cette expérience.

Est aussi religion le désespoir de l’homme qui, tout en ne croyant pas, ne réussit cependant pas et ne pourrait jamais accepter sa condition purement terrestre, purement limitée. Nous avons peut-être besoin, mes chers frères, de ressentir le désespoir de ceux qui n’ont pas la foi, peut-être que nous avons besoin d’expérimenter jusqu’au bout l’angoisse de l’homme qui se sent perdu et englouti par le néant pour comprendre qui est Dieu, pour nous ouvrir aux attentes de ce Dieu qui s’annonce imminent pour notre âme. L’athéisme du monde d’aujourd’hui est l’une des expériences les plus grandes de la vie religieuse du monde. On avait fait de Dieu un jouet, un objet de décoration pour rendre la vie un peu plus intéressante et, à présent, dans cette éclipse de Dieu, dans Son silence, l’homme acquiert le sens de la solitude et apprend à ne plus pouvoir se contenter de ce qu’il est et de ce qu’est le  monde ici-bas.

Cela nous fait, à nous aussi, du bien cette sensation de l’absence divine, d’une solitude humaine, cette angoisse qui éprend l’homme qui a perdu toute foi en la transcendance car, qu’est-ce que Dieu a été pour nous, nous qui disions croire ?

J’ai lu, au cours de ces dernières semaines, les œuvres de Pirandello, tout au moins une grande partie de ce qu’il a écrit et je dois vous avouer que certaines œuvres qui sont purement négatives font plus de bien que beaucoup de livres de théologie et de spiritualité parce qu’il s’y trouve moins de rhétorique, moins d’éloquence sacrée. On se trouve face à une expérience du vide, une expérience de l’angoisse, une expérience d’un désespoir sans fin. Face à ces témoignages, l’homme comprend finalement ce que Dieu devrait être pour lui.

Nous avons conscience de ce qu’attend le monde de nous aujourd’hui ; nous nous rendons compte que c’est nous qui devons combler ce vide, cette absence, dans la mesure où nous disons croire en Dieu, dans la mesure où nous nous sentons appelés à être des témoins de l’Absolu. Le monde attend des saints ! Nous sommes au début de l’année liturgique, raison pour laquelle nous avons chanté le Veni Creator, afin que le Seigneur nous tire du néant, qu’Il nous fasse grands dans son amour, qu’Il nous remplisse de Lui, qu’Il nous donne sa force curatrice, pour qu’à travers notre parole, le monde ait finalement à nouveau le sens d’une présence absolue. Le monde vous demande la sainteté ! Sachez que vous n’avez pas le droit de croire si vous ne voulez pas être des saints. Vis-à-vis d’un monde qui est dans l’angoisse, qui est dans le vide, dans le désespoir, vous n’avez pas le droit de croire tant que vous n’avez pas rempli ce vide par la présence divine, tant que vous ne répondez pas à cette angoisse par la joie immense d’une âme qui possède Dieu, tant que vous ne répondez pas à ce désespoir par la force d’une espérance curatrice qui redonne à nouveau au monde l’élan d’un chemin de vie, d’amour, de joie. Si nous croyons et que nous ne répondons pas à ces exigences, nous blasphémons Dieu, nous sommes comme des menteurs par rapport au monde… Mettons fin à la médiocrité ! Saint Paul le dit dans sa lettre de ce matin : « le moment est venu de sortir de votre sommeil ». C’est l’heure de nous réveiller de notre paresse, c’est l’heure de nous rendre compte que le chrétien a été envoyé dans le monde pour être sa lumière, pour être son sel. Il doit y avoir une juste proportion entre le désespoir du monde et notre espérance, entre l’angoisse du monde et notre inépuisable joie. Tant que qu’il n’y pas cet équilibre, nous sommes des menteurs, même le christianisme est du mensonge et ce serait mieux alors que tout soit jeté, qu’il n’existe plus rien sinon les larmes, l’angoisse, la solitude d’un monde qui a perdu Dieu ; parce qu’au fond, cette solitude rend plus témoignage à Dieu que notre médiocrité.

Nous devons être des saints. C’est à cela que nous appelle la consécration que nous avons faite au sein de la Communauté.

Tirée de l’Assemblée du 3 décembre 1967 à Florence

Nous aimons parce que nous aimons (1980)

Mes chers frères, c’est insensé de penser que l’amour chrétien doit s’exprimer envers le tiers monde alors que nous nous refusons aux personnes qui sont proches de nous. C’est la Providence qui détermine comment notre amour doit être vécu, faisant en sorte que certaines personnes soient concrètement plus liées à nous et que d’autres soient plus proches de nous. Ceci n’implique pas que je sois éternellement conditionné par votre présence mais si j’essaie d’aimer en dehors de ma famille de sang ou de ma famille religieuse, pour aimer les autres, je n’aime pas.

Il est facile d’aimer les autres parce qu’ils ne nous incommodent pas. Mon amour fraternel ne doit potentiellement exclure personne, il doit être universel mais il demeure conditionné par ma nature, le lieu où je suis, l’environnement dans lequel je vis, les personnes que le Seigneur met à mes côtés. Et qu’est-ce que cela veut dire pour nous ? Cela veut avant tout dire nous aimer entre nous. C’est ce que Jésus Lui-même nous a enseigné dans le 4ème Evangile : « aimez-vous les uns les autres » (Jean 13, 34). Il le dit et le dit au sujet de ses disciples.

Nous avons souvent dit que l’amour chrétien, tout comme l’amour de Dieu, est non seulement universel mais également gratuit, sans motif. Je dois aimer non pas parce que l’autre m’aime, non pas parce que l’autre me hait. J’aime parce que j’aime. Mon amour ne doit jamais être un amour de réaction. Nietzsche n’a rien compris au sujet de l’amour chrétien lorsqu’il a dit que la morale chrétienne est la morale des esclaves parce que – disait-il – les chrétiens font comme les chiens qui reçoivent un coup de pied de leur patron et lui lèchent les pieds au lieu de le mordre. « Si quelqu’un te donne un coup de pied, donne lui en cinq – disait Nietzsche – comme ça, tu prouves que tu es un homme ; ces chrétiens ne sont que des esclaves ». Ce n’est pas vrai. Non pas parce que notre amour ne doit pas s’étendre aussi à ceux qui nous haïssent mais parce que nous n’aimons pas parce que les gens nous haïssent ni parce qu’ils nous aiment ; nous aimons prioritairement. Notre amour précède l’acte d’autrui, raison pour laquelle il reste gratuit. Nous aimons simplement. Nous ne pouvons vivre de rapport avec les autres qu’en tant qu’acte d’amour. Il en est de même pour Dieu.

Mais si l’amour chrétien est un amour gratuit, s’il est vrai, il n’exige pas une réponse mais l’attend. Si nous étions indifférents, nous n’aimerions même pas. Nous serions pareils au patron qui donne à son chien un quignon de pain et puis le renvoie ; plus rien ne l’intéresse, que le chien lui soit ou non reconnaissant. Dieu ne peut nous aimer ainsi et nous non plus, nous ne pouvons aimer ainsi même si nous devons aimer d’un amour désintéressé parce que notre amour, s’il est chrétien, crée la communauté et la communauté ne se réalise que lorsque l’amour devient mutuel. Je ne fais pas dépendre mon amour envers vous du fait que vous répondiez ou non à mon amour ; l’amour vrai crée la Communauté, c’est-à-dire, à l’amour que je donne répond l’amour de l’autre.

Pareil pour l’amour de Dieu. C’est l’amour de Dieu qui fait les saints mais les saints doivent répondre à l’amour. Cela laisse-t-il Dieu indifférent que l’on réponde ou pas à son amour ? Non, parce qu’Il donne le paradis à celui qui répond tandis que celui qui le Lui refuse ne peut aller au paradis. Et ce n’est pas parce que Dieu le condamne mais parce que, s’il refuse l’amour, il ne peut non plus le recevoir. Nous ne sommes réellement aimés que dans la mesure où, en acceptant l’amour, nous répondons à l’amour.

Exercices Spirituels à La Verna, du 3 au 10 août 1980

De retour de la Russie (1996)

Les événements de notre vie ne peuvent pas avoir qu’un sens intime et personnel ; l’homme n’est jamais séparé des autres, qu’il le veuille ou pas, sa vie ne lui appartient pas. C’est mon sentiment à mon retour de la Russie. J’ai commencé ma vie d’écrivain, surtout d’initiateur à une forme de vie religieuse, par un amour fort, vivant et inexplicable envers le Christianisme russe. Le premier livre que j’ai écrit est également le premier livre écrit en Italie sur le Christianisme russe. Il me semble que Séraphin de Sarov et surtout Saint Serge voulaient être proches de moi en me guidant et en me soutenant sur mon chemin. A présent, à la fin de ma vie, j’ai finalement eu la possibilité d’aller sur la terre russe. J’ai été à Saint Pétersbourg, à Novgorod, à Vladimir, à Souzdal et surtout à Moscou. J’ai eu des contacts – pas fréquents et pas prolongés – avec les guides qui nous ont accompagnés au cours du voyage et j’ai surtout connu l’humble peuple russe, son extraordinaire piété, sa simplicité, son humilité et sa merveilleuse patience.

Depuis mon retour, il me semble avoir compris la raison pour laquelle le Seigneur a voulu que je fasse ce voyage : l’amour pour la Russie et sa spiritualité étaient, évidemment, l’expression d’une vocation œcuménique, c’était pour moi un engagement d’amour. Je repense à Giorgio La Pira qui me disait en souriant qu’il voulait m’amener en Russie et m’installer comme patriarche de Moscou et, chose étrange, au cours de mon séjour à Moscou, j’ai été hébergé, avec tout le groupe avec lequel j’étais, dans un hôtel qui était le siège des bureaux administratifs du Patriarche. Je me sentais et j’étais vraiment l’hôte du Patriarche, même si je ne l’avais pas vu.

Ce qui m’a le plus impressionné au cours de mon voyage, c’est la présence continue de la Vierge Marie : la Madone de Kazan, la Madone de Vladimir, la Madone du Don …. J’ai vu les merveilleuses cathédrales dédiées à la Dormition et à l’Assomption de Marie ; j’ai compris que nous ne pourrions vivre une vocation œcuménique que dans la mesure où nous participerons à Sa maternité. Elle est la Mère de tous les vivants parce que ce n’est qu’en Christ que nous tous sommes un. L’Incarnation du Verbe se poursuit non pas en ce sens que le Verbe doive encore réaliser son incarnation mais en ce sens, que par l’Esprit Saint, c’est la Vierge Marie qui doit porter au Verbe non seulement une nature singulière mais la nature de tous. « A la fin – comme le disait Saint Augustin – il n’y aura plus qu’un « unique Christ », un Christ qui aura assumé en Lui toute l’humanité dans son unique Corps ».

Elle est la Mère de l’unité. L’unité ne peut être, de fait, le fruit de négociations, ni de rencontres théologiques, ni de décrets. La loi reconnaît la vie mais ne la crée pas. L’unité de l’Eglise est œuvre de Marie : Elle est la Mère d’un seul Fils, en Elle tous doivent donc être Un, tous doivent être l’unique Corps du Christ. Oui, j’ai senti que l’unité était déjà en cours : je me sentais un avec tout cet immense peuple, avec chaque jeune, chaque homme, chaque femme qui priait en même temps que moi dans les merveilleuses églises et cathédrales qui resplendissent comme des couronnes de gloire sur la terre russe.

Il est vrai qu’il y a quelques-uns qui rejettent l’union avec nous les catholiques mais ce refus naît d’une incompréhension que nous devons essayer de transcender. Si dans leur piété religieuse les orthodoxes se sentent fils de Marie, ils ne peuvent pas ne pas se sentir nos frères. C’est ce que j’ai expérimenté : avec mes compagnons de voyage, nous avons vécu un vivant sentiment d’amour réel, non seulement à cause de notre engagement d’amour mais plus encore pour l’amour qu’ils ont eu pour nous. Je me souviendrai toujours du moine qui nous a parlé dans le monastère de la Madone du Don : avec une simplicité, une joie et une sérénité qui nous a vraiment conquis. Je me souviendrai toujours de cette humble femme qui s’est agenouillée pour baiser la terre devant moi et qui en se mettant sur ses genoux a voulu me prendre les mains pour les baiser. Ce qui s’est passé avec moi s’est répété avec d’autres personnes du groupe. Une humble femme a voulu embrasser la sœur Benedetta et nous tous qui sommes allés visiter la tombe du père Alexandre Men, nous avons été frappés par la générosité et la joie avec lesquelles nous avons été accueillis par la concierge qui n’arrêtait pas de nous donner les médailles et autres petits souvenirs.

Il se pourrait même que, dans sa dimension visible, l’unité entre tous les chrétiens soit reconnue mais nous avons senti que cette unité ne sera pas plus grande et plus vraie pour le simple fait d’avoir été reconnue publiquement. La véritable unité de l’Eglise est fruit de l’Esprit Saint qui vit dans chaque âme qui s’ouvre, dans la foi et dans l’humilité, à l’action de ce même Esprit.

Nous devons donc nous sentir des frères. L’amour dissipera toutes les difficultés et nous ouvrira à une expérience de communion fraternelle. Déjà le Saint Père nous enseigne que l’Eglise doit respirer par ses deux poumons. Il peut, peut-être, manquer aux orthodoxes le sens de l’unité de tous les chrétiens mais à nous aussi, les catholiques, il nous manque souvent ce sens de piété et de l’humilité qui rend le peuple russe si grand. Ce n’est pas uniquement l’orthodoxie qui a besoin de Rome ; même les catholiques ont besoin de la patience, de la piété et l’humilité de ce grand peuple. Nous aussi avons besoin du témoignage de lumière et de joie de la sainteté russe ; nous aussi avons besoin d’être confortés dans notre foi par le témoignage du martyr de centaines d’évêques, de milliers de prêtres qui ont témoigné, par leur mort, de leur fidélité au Christ Seigneur.

L’unité de l’Eglise sera toujours plus un fait intérieur qu’extérieur si cette unité est fruit de l’Esprit Saint et ce n’est que notre manque de foi qui ne nous fait pas reconnaître l’unité en cours de tous les croyants.

J’ai appris de mon voyage que je dois aimer, non pas avec l’amour de quelqu’un qui croit posséder et n’a pas besoin de recevoir des autres ; la vraie communion suppose non seulement un vouloir donner mais aussi une volonté de recevoir, je dirais même un besoin de recevoir l’autre que tu aimes. Prétendre uniquement donner est un acte d’orgueil et refus d’un amour véritable.

Il me semble que cette vocation œcuménique soit propre à la Communauté. Depuis toujours, nous qui sommes très fidèles à l’Eglise Romaine, nous avons senti de devoir assumer les valeurs positives de toute autre communauté religieuse et, avant tout, les valeurs religieuses de l’orthodoxie. L’amour pour le Christianisme russe qui a animé ma jeunesse devient aujourd’hui peut-être plus sobre mais plus motivé par des raisons profondes de foi. Et je voudrais que tous mes frères et sœurs de la Communauté ressentent, eux aussi, la grandeur de cette communauté religieuse qui – bien que n’ayant pas réalisé tous les éléments propres à l’Unique Eglise du Christ – puisse apporter à notre Eglise, une expérience vivante de foi et d’amour.

Septembre 1996

Vivre tous l’unique vie du Christ (1996)

Nous ne pouvons douter du fait que la grâce divine soit offerte à tout homme. Nous savons, par la foi, que personne ne pourrait être condamnée si ce n’est à cause de son refus d’accueillir la grâce divine. Nous sommes donc en condition de nous sentir rachetés par le Christ, de savoir accueillir le don de cette rédemption gratuite mais réelle.

Voilà donc, mes chers frères, ce que nous devons demander à Dieu en ces jours de Carême : nous devons demander à Dieu que les hommes puissent croire en l’amour, qu’ils aient confiance en l’amour, qu’ils s’abandonnent à ce Dieu qui ne veut rien d’autre que leur salut, leur bien. Le Carême prend fin avec la Résurrection. C’est la marche de toute l’humanité vers la célébration de ce mystère qui rend présent le salut opéré par Dieu. La Résurrection n’est pas tant un don de grâce ou de gloire qui concerne le Fils de Dieu. Le Fils de Dieu, dans sa nature divine, n’a jamais cessé d’être la béatitude même des Saints. Par contre la Résurrection parle du but ultime de toute l’humanité. Dans le Christ Ressuscité, c’est nous qui sommes les premiers concernés. Lorsque nous célébrons le Carême, nous célébrons la marche de toute l’humanité vers la possession de la rédemption qui nous est offerte en Christ dans l’acte dans lequel nous célébrons la Résurrection de Jésus parce que la Résurrection de Jésus, c’est la Résurrection de la création tout entière comme l’enseigne Saint Ambroise : « Resurrexit in eo caelum, resurrexit in eo terra (Que ressuscite en Lui la terre et le ciel) ». Tout est ressuscité avec le Christ. L’acte par lequel l’humanité du Christ s’est dissoute dans les étreintes de la mort est l’acte par lequel toute la création s’est élevée à Dieu dans une louange éternelle, infinie.

Nous devons entreprendre cette marche, non pas pour nous seuls … Je ne sais pas ce que nos petites mortifications peuvent bien représenter pour le Seigneur : elles ne sont pour nous qu’une manière d’essayer de réaliser la sacralité de ce temps qui nous prépare à la fête de Pâques. Par ces mortifications, nous nous réveillons d’une certaine torpeur qui nous empêche de prendre conscience que toute notre vie est un contact avec Lui, que toute notre vie doit être un rapport avec ce Dieu qui nous aime et Se donne à nous. Il n’y a pas de jour plus saint l’un que l’autre parce que tous les jours ne sont que le jour de Dieu et le jour de Dieu est le jour où Il s’offre à chacun. Aujourd’hui, tu peux entrer au Paradis : « Hodie mecum eris in Paradiso (aujourd’hui, tu seras avec moi au Paradis) » (Luc 23, 43). C’est ce que le Seigneur dit à chacun de nous. Pourquoi attendre ? N’est-ce pas le moment qu’Il te donne pour t’ouvrir, dans la foi, et accueillir Dieu ? La communion sacramentelle ne peut se faire que deux fois au cours d’une même journée mais la communion que nous donne le Christ, nous pouvons la faire à chaque instant de notre vie si nous nous ouvrons, dans la foi, pour accueillir le don de Dieu.

Nous devons vivre cela, mes chers frères et sœurs, et pas uniquement pour nous seuls. Si nous vivons le Carême pour nous seuls, nous nous excluons déjà de la Pâques. Le processus qui va du péché d’Adam au Christ est différent du processus qui va du Christ à sa deuxième venue. D’Adam au Christ, c’est une extension du mal, une dilatation de l’horreur du mal et de la division des hommes, de l’opposition de l’homme à l’homme. Mais du Christ jusqu’à Sa deuxième venue, l’unité se recompose jusqu’à ce qu’à terme, comme l’a dit Saint Augustin, il ne reste plus que le Christ, le Christus totus.

Oui, rien que le Christ et pas uniquement la Personne du Verbe Incarné. Non, il ne reste qu’un seul Christ parce qu’un seul corps. Le mystère chrétien est semblable au mystère de la Trinité : un seul Dieu mais trois Personnes qui existent dans l’unité de leur nature ; un seul Christ mais dans l’unité du Christ, d’innombrables âmes, un monde immense, une humanité constituée de milliards et de milliards d’hommes qui élèvent vers Dieu leur chant de gloire. Un seul homme mais en cet homme demeurent les personnes. Les personnes demeurent pour vivre, toutes, une seule vie : la vie qui est celle du fils de Dieu, c’est-à-dire, une vie immense, une vie de lumière infinie, une vie qui est d’un amour infini.

Le Carême nous amène à vivre cela et non pas notre salut individuel. Sachez que si vous allez tout seul vers le Seigneur, Dieu ne vous connaît pas parce que le Père ne connaît que le Fils et le Fils s’est fait un avec tous.

Les personnes vivent une unique vie. Tout comme les trois Personnes divines vivent la vie de Dieu, de même tous les hommes, en Christ, ne vivent que la vie du Christ : « je vis mais ce n’est plus moi qui vis, c’est le Christ qui vit en moi » (Galates 2, 20), c’est-à-dire, en chacun de nous. Chacun de nous vivra la vie du Christ compte tenu de notre ouverture à accueillir le don de Dieu.

Retraite de Bologne du 25 février 1996

Ressuscites avec le Christ (1986)

L’apôtre Paul a dit : « ressuscitant des morts, Christ ne meurt plus ; la mort sur lui n’a plus de pouvoir » (Romains 6, 9) ; ainsi, nous vivons et ne pouvons vivre autre chose que sa résurrection.

L’enseignement est précis, simple : nous vivons au ciel. Oui, avec notre corps mortel, dans notre expérience sensible, nous ne différons pas des autres qui ne croient pas ;

nous aussi, nous vivons – de par notre expérience sensible – notre vie biologique, notre vie psychologique ; nous vivons en tout la vie de nos frères qui ne croient pas. Mais du moment où nous sommes, par le biais de la foi, dans un rapport réel avec le Christ ressuscité, tout cela implique pour nous vivre dans un autre monde aussi. Nous vivons déjà au ciel, comme nous l’a dit la deuxième lecture : nous sommes morts et notre vraie vie est cachée avec le Christ en Dieu (cf. Colossiens 3, 3). Voilà notre vraie patrie, voilà le vrai lieu dans lequel nous vivons déjà, voilà notre vraie vie parce que cette vie purement sensible est quelque chose qui s’ajoute à nous ; elle n’est pas notre vie la plus profonde ni la plus vraie. Notre vie la plus profonde et la plus vraie c’est notre communion avec Lui car si nous vivons déjà dans la foi, l’espérance et la charité un rapport avec Dieu, dans le Christ ressuscité, notre vraie vie est cachée avec le Christ en Dieu. Nous devons prendre conscience de ce grand mystère afin d’être aussi conscients que notre vie ne s’identifie pas et ne se conclut pas dans la pure expérience sensible. Ce n’est pas pour rien que Saint Jean l’a dit à maintes reprises dans son Evangile (chapitre 6) et dans ses lettres ; nous possédons déjà la vie éternelle et, aujourd’hui, Saint Paul nous demande de ressusciter avec le Christ et, avec Lui, de vivre dans le sein du Père.

Mes chers frères, si nous pouvions vraiment, dans une foi vivante, vivre ce que nous avons senti et proclamé ce matin à la messe, nous vivrons déjà la communion des saints, nous vivrons déjà en communion avec les anges et les saints ; notre vraie vie ne consisterait plus à vivre dans un lieu ou vivre dans le temps ; ce serait vivre dans l’immensité divine et nous vivons déjà cette dimension, non pas à la Maison Saint Serge ou à Saint Lazare de Savena, mais dans le sein du Père. Partout où nous sommes, nous sommes en Dieu. Etre en Dieu veut dire ne pas être finis, enfermés parce qu’Il est Infini ; partout où je me trouve, je me sens dilaté dans la divine immensité, plus rien ne m’emprisonne, je ne me sens plus prisonnier du temps ou de l’espace. Ma vie est en Celui qui, au-delà du temps et de l’espace, est la pure éternité de l’amour.

La résurrection n’est pas un mystère qui concerne uniquement Jésus. S’Il s’est fait un avec tous les hommes par sa mort sur la croix, cette unité avec tous demeure dans sa résurrection et, en demeurant dans sa résurrection, nous tous ressuscitons avec Lui, nous tous vivons avec Lui dans le sein du Père, nous tous sommes déjà glorifiés avec Lui, nous vivons son éternité, nous possédons la vie éternelle. Mes chers frères, ne nous laissons pas uniquement conditionnés par l’expérience humaine, par nos épreuves, par nos difficultés, nos maladies ; ne nous laissons pas paralyser par tout cela. Nous devons les transcender parce que dans la foi, l’espérance et la charité, nous vivons au-delà de tout ce qui est lié à ce pauvre monde.

Si nous vivons dans ce monde, c’est pour que, vivant en communion entre nous, nous grandissions dans l’amour et, grandissant dans l’amour, nous puissions, les uns et les autres, nous insérer toujours plus en Celui qui est l’amour vivant. Car si mon rapport avec vous me détachait de Dieu ou vous détachait de Dieu, ce serait le plus grand malheur qui pourrait nous arriver ; l’amour humain ne peut avoir d’autre but et d’autre prix que celui d’être une propédeutique, une préparation, une initiation toujours plus grande à vivre dans cet abîme de lumière, dans cet abîme d’amour, dans le sein du Père. C’est la vraie patrie que nous devons rechercher parce que nous y sommes déjà. Il est avec nous, nous sommes avec Lui : le Christ est ressuscité.

Homélie du 30 mars 1986, Triduum Pascal à Desenzano