dimanche, octobre 24, 2021

LE PROGRESSIF DEVOILEMENT D’UN UNIQUE MYSTERE

(Du Mythe à la Vérité, Gribaudi, Turin 1991, page 12-16)

Euripide est un écrivain privilégié pour celui qui veut tenter de découvrir l’action secrète de Dieu qui, même en dehors d’Israël, prépare lentement l’avènement du Christ, terme ultime du cheminement de l’homme. 

Si Dieu a élevé l’humanité à l’ordre de grâce depuis les origines, de manière à devoir admettre que, concrètement, le statut de nature pure n’a jamais existé pour l’homme, nous devons aussi affirmer que, dès les origines, Dieu a ordonné l’homme au Christ futur, avant le péché d’Adam. Du reste, la Bible ne commence pas par la vocation d’Abraham mais par la création de l’homme et Adam est déjà la figure du Christ, tout comme Eve est celle de Marie. Toute la vie de l’humanité est une histoire sacrée. S’il est certes difficile de reconnaître – sans l’action de l’Esprit – le caractère prophétique de l’histoire d’Israël, c’est encore plus difficile de découvrir le visage du Christ dans la révélation cosmique, fondement des religions païennes. Toutefois, il s’impose toujours plus à la théologie catholique d’étudier non seulement l’harmonie des deux Testaments mais aussi et désormais surtout, le rapport secret et l’harmonie entre toutes les religions et la religion chrétienne. J’ai dit « désormais surtout » parce que la connaissance de toute tradition religieuse à travers les communications sociales est devenue telle que reporter cette étude – la seule qui puisse assurer la transcendance de la religion chrétienne et sa catholicité – risque de ne plus justifier son affirmation d’être l’unique vraie religion. Si elle n’est pas catholique, elle ne peut être unique, si elle n’est pas unique, elle ne peut être vraie.

Le cheminement de l’humanité n’est que le progressif dévoilement d’un unique mystère. Ainsi, l’expression de toute culture humaine à travers la littérature, l’art de chaque nation, a un caractère tout au moins partiellement prophétique, annonce tout et attend l’accomplissement de ce mystère dans la Présence même voilée et pourtant réelle du Christ.

La culture grecque me semble la plus privilégiée de toutes du moment où la révélation de l’Ancien Testament finit dans la langue grecque et que nous avons le Nouveau Testament dans cette langue. Si nous voulons écouter Dieu, c’est à travers cette langue qu’Il nous parle aujourd’hui. La langue n’est pas un moyen quelconque dans la transmission du message de Dieu. Par la langue, Dieu a dû assumer, d’une certaine manière, la pensée, la poésie, parce que la pensée et la poésie sont inséparables de la langue. La langue de toute nation est, en effet, formée par la pensée et la poésie. C’est donc un devoir de découvrir, dans la pensée et dans la poésie des grecs, la préparation à l’Evangile. Selon les mystiques Justin et Clément, il y a également des prophètes parmi les païens et nous devons peut-être dire plus : chaque poète, chaque grand philosophe annonce mystérieusement le Christ à venir, le Christ venu.

Nous devons écouter Dieu en tout homme qui nous parle parce que Dieu, avant d’assumer notre nature humaine, en a assumé la langue.

Nous ne devons certes pas solliciter les textes ; ils doivent nous parler tout seuls. Cependant, il se passe quelque chose de semblable pour ces textes de la littérature classique comme ce qui arriva aux textes de l’Ancien Testament : ce n’est qu’au dernier accomplissement qu’on a reconnu la prophétie dans les textes. Le Nouveau Testament illumine l’Ancien. Seul le Christ peut ouvrir le livre scellé avec les sept sceaux, ce n’est que du Christ que le livre reçoit son authentique interprétation. Est-ce ainsi pour la tragédie des grecs ? Il est possible que nous reconnaissions aujourd’hui dans la littérature classique cette préparation évangélique dont a parlé le Concile ?

Les plus grands héros, les plus fameux du mythe sont Héraclès et Dionysios. Leur histoire était riche en nouvelles et imprévisibles épreuves. Ce qui différencie les deux héros, c’est un sort contraire : Héraclès est un homme et devient à terme un dieu ; Dionysios est un dieu et il descend parmi les hommes, il se fait voir, il vit avec eux. Chez le premier, le mythe correspond à l’anxiété de l’homme qui prétend devenir immortel et compagnon des dieux ; chez le second, le mythe semble, au contraire, illustrer comment dieu se fait proche de l’homme, recherche sa compagnie et, tout en restant dieu, établit sa demeure parmi eux. Le dieu est toujours terrible mais l’homme le recherche, tente de vivre avec lui : le mythe semble naître de cette invincible attraction du divin et, dans le même temps, du sens obscur de sa présence.

Le Père