mardi, janvier 26, 2021

EN DIALOGUE AVEC LE MONDE

(Assemblée à Florence, 6 février 1966)

Ce matin je me posais la question suivante: qu’est-ce que l’athéisme moderne ? N’est-ce pas une condamnation de l’Eglise, une condamnation de nous chrétiens ? L’athéisme moderne ne serait-il pas, tout au moins en partie, le témoignage religieux le plus valide de la génération présente ? … Ces âmes sont en recherche et le fait qu’elles soient en recherche est très important. Cela veut dire qu’il y a certainement en ces âmes l’action de Dieu. Une âme ne peut se mettre en recherche si Dieu ne la meut. C’est probablement nous qui ne cherchons plus, qui sommes étrangers au Seigneur. Le fait de ne pas chercher ne peut signifier, pour nous chrétiens, qu’une chose : que nous avons trouvé. Mais l’avoir trouvé sur le plan psychologique, moral ou sur le plan de la réalisation d’un salut veut dire, pour nous chrétiens, être déjà saints. Si dans notre vie il n’y a pas un certain drame intérieur, il n’y a pas non plus une volonté certaine de pureté, il n’y a pas une volonté certaine de sincérité extrême ; cela veut dire que nous sommes tous des hypocrites, cela veut dire que nous sommes tous des masques qui cachent Dieu ; cela veut dire que, très souvent, nous devenons l’obstacle premier des âmes sincères qui cherchent Dieu.

Mes enfants bien-aimés, que veulent dire ces paroles ? Que nous devons être sincères. Cela veut aussi dire ceci : nous devrions beaucoup plus écouter les hommes d’aujourd’hui. Dans ce qu’ils nous diront, nous aurons sûrement à apprendre mais aussi à être vigilants : la suggestion de leur recherche est extrêmement dangereuse pour nous car nous ne pouvons pas mettre entre parenthèse la vérité que nous possédons, même si nous devons mettre en discussion le témoignage que donne notre vie de cette vérité.

Il est certes dangereux de les écouter mais c’est absolument nécessaire pour nous. En d’autres termes : le danger n’est pas une dispense pour nous. La vie de l’homme est une vie de risque et une vie de danger. Si j’évite le risque, si j’évite le danger, il ne me reste qu’à dormir, c’est-à-dire à ne pas vivre. Pour nous vivre veut dire affronter le danger d’un colloque, le danger d’un dialogue comme le veut le Souverain Pontife. Je comprends à présent la grandeur de son encyclique dans laquelle il a pratiquement voulu donner un programme à son pontificat : le dialogue (cf. Ecclesiam suam, 1964), programme d’un pontificat qui se veut être une ouverture de l’Eglise au monde, dans un véritable dialogue : non seulement dialogue du chrétien avec les autres chrétiens non catholiques mais du chrétien avec les athées, du chrétien avec les communistes, du chrétien avec tous les hommes parce que dans la mesure où les hommes vivent, ils ont toujours quelque chose à te donner.

J’ai maintenant compris comment non pas l’Eglise Corps Mystique du Christ mais la chrétienneté – c’est-à-dire l’Eglise dont nous sommes les composantes – ne vit que si nous nous ouvrons à un véritable dialogue avec toutes les âmes vivantes, même si ces âmes blasphèment car, très souvent, le blasphème peut être un témoignage de Dieu, comme cela l’est dans l’Ancien Testament le livre de Job. Le livre de Job n’est-il pas une continuelle rébellion contre notre Seigneur ? Et pourtant, c’est l’un des livres inspirés. Que de fois nos petits mauvais livres (livres à quatre sous) de piété – qui ne sont certainement pas l’expression d’une rébellion envers Dieu – ne sont-ils pas un masque qui cache la grandeur divine, de petits somnifères pour les âmes pieuses ! Et les âmes pieuses, ce sont ces vieilles personnes qui, désormais fatiguées, n’ont rien d’autre à faire que de dormir et de passer du lit au divan. C’est probablement ce que nous sommes.

Maintenant, l’âme vivante sait vraiment affronter la tempête et l’ouragan. Et le chrétien doit affronter l’ouragan et la tempête à l’instar de Jésus, Lui qui est véritablement notre Maître. Il a vécu en dialogue avec le monde dans lequel Il vivait ; nous aussi, nous devons vivre dans un dialogue ouvert et vivant avec les hommes d’aujourd’hui.

Le Père