vendredi, avril 16, 2021

DE L’ALIENATION A LA PRESENCE

(Exercices Spirituels à La Verna, 3-10 août 1980)

Nous vivons actuellement une vie d’aliénation : non seulement les choses ne sont pas présentes à nous mais entre nous, nous ne sommes pas présents, je dirai même que nous ne sommes pas présents à nous-mêmes…. Nous sommes mystère pour nous-mêmes, nous ne nous connaissons pas, nous ne nous possédons pas. Aucune présence n’est possible ici-bas ; toute notre vie est aliénation.

Sachez bien que nous expérimentons l’éloignement d’autant plus que nous aimons car, plus nous aimons, plus nous sentons cette incommunicabilité parce que, dans l’amour, nous souhaitons vivre une participation pleine, nous souhaitons vivre dans l’autre et totalement pour l’autre. Et l’autre, qui est-il ? Qui est pour moi mon frère, qui est pour moi mon fils ? Qui m’appartient ?

Quelle chose terrible que la présence ! Vous le voyez bien : une personne meurt et l’autre reste. Comment nous connaissons-nous ? Qu’est l’un pour l’autre ? Par contre dans la Trinité, si le Fils n’existe pas, le Père non plus n’existe pas ; si le Père n’existe pas, le Fils non plus n’existe pas. La Présence qui est la pericoresis, qui est la « circumincession », la présence de chaque personne pour l’autre personne, c’est la vie des trois Personnes divines. C’est cela la Présence réelle du Christ. Nous existons dans la mesure où le Christ vit en nous parce que ce qui constitue notre vraie vie, notre vie inséparable comme le disait Saint Ignace d’Antioche, c’est le Christ.

Nous sommes tous appelés à vivre ce rapport avec le Christ parce que ce qui caractérise le chrétien, c’est ce rapport. Tout comme ce qui caractérise les personnes divines dans la Trinité est le rapport de chaque personne avec l’autre corrélative, de même dans le Christianisme, ce qui nous caractérise c’est le rapport avec le Christ. Dans les Personnes divines, il y a le rapport du Père avec le Fils et du Fils avec le Père dans l’unité de l’Esprit. Dans l’économie chrétienne, ce qui la caractérise, c’est le rapport nuptial (non pas de filiation mais nuptial) entre le Christ et nous, entre nous et le Christ. Voilà pourquoi, chez les mystiques, la vie spirituelle trouve toujours son accomplissement dans ce qui s’appelle le mariage spirituel ou l’union transformante.

La première chose qui s’impose donc pour nous, en vue de ce rapport avec le Père, en vue de ce rapport avec tous les hommes, de cette unité qui nous relie entre nous, c’est de rencontrer Jésus, Fils de Dieu. L’Evangile, le christianisme c’est Jésus. Le livre sacré, pour nous chrétiens, ce n’est pas un livre de doctrine mais c’est le livre qui nous parle du Christ, qui nous fait connaître le Christ, qui nous met en relation avec Lui. Et beaucoup plus encore que dans l’Evangile, le Christianisme a son accomplissement dans la Liturgie et dans la Liturgie eucharistique, où ne se fait présent pour nous que le Christ Seigneur. Et Il ne se fait présent que dans la mesure où nous existons parce que la présence d’une personne est toujours nécessaire pour que se fasse présent le sacerdoce du Christ. Et la présence du chrétien est toujours nécessaire pour qu’il y ait aussi le Christ victime. Il n’y a jamais le Christ indépendamment de toi, tu ne seras jamais vraiment l’homme racheté sans Lui. La présence du Christ suppose toujours la présence des autres. Depuis les débuts, notre Seigneur aurait-Il jamais pu se faire présent sans la Vierge Marie ? S’est-Il incarné sans Marie ? Jésus n’est pas sans l’homme et l’homme n’est pas sans Jésus. L’homme est vraiment rapport avec le Verbe.

Le rapport est total, Il veut tout de toi et Il se donne tout entier à toi. C’est uniquement ce rapport qui nous caractérise parce que c’est un rapport personnel et, dans ce rapport personnel où nous sommes tout pour Lui et Lui est tout pour nous, nous ne vivons plus qu’une unique vie : la vie du Christ est ma vie, ma mort est Sa mort. Ce n’est pas la mort du Christ qui devient ma mort mais, au contraire, c’est ma mort qu’Il fait Sienne, faisant aussi Sien mon péché; et c’est Sa vie qui devient ma vie. Il n’y a donc plus une autre vie pour nous. Si je vis une vie qui m’est propre, cela veut dire que je n’ai pas réalisé mon unité avec le Christ. Si je suis encore propriétaire de ma vie, de mes sentiments, je n’ai pas encore réalisé ma vocation chrétienne. Réaliser ma vocation chrétienne veut dire ne vivre que Sa vie : «vivo ego, iam non ego ; vivit vero in me Christus (ce n’est plus moi qui vis mais c’est le Christ qui vit en moi)» (Galates 2, 20).

Le Père