dimanche, avril 21, 2019

Saints face a l’atheisme d’aujourd’hui (1967)

Le rappel de l’apôtre Paul (cf. Romains 13, 11-14) reste pour nous aujourd’hui non seulement une invitation mais un commandement pressant de Dieu. Sa venue est imminente. Et c’est quoi notre vie ici-bas, c’est quoi cette aventure cosmique d’un monde qui aurait des centaines de millénaires ? Ce n’est que dans la mesure où nous réussissons à réaliser la disproportion qui existe entre le temps et l’éternité, entre l’espace et l’immensité divine que nous sommes des âmes religieuses. Le sens religieux de la vie naît de l’impuissance à s’adapter, à accepter de n’être qu’une créature qui naît avec le temps et qui meurt avec le temps, de n’être qu’une créature qui peut, bien entendu, avoir une connaissance, une expérience des choses ici-bas mais qui s’épuise précisément dans cette expérience.

Est aussi religion le désespoir de l’homme qui, tout en ne croyant pas, ne réussit cependant pas et ne pourrait jamais accepter sa condition purement terrestre, purement limitée. Nous avons peut-être besoin, mes chers frères, de ressentir le désespoir de ceux qui n’ont pas la foi, peut-être que nous avons besoin d’expérimenter jusqu’au bout l’angoisse de l’homme qui se sent perdu et englouti par le néant pour comprendre qui est Dieu, pour nous ouvrir aux attentes de ce Dieu qui s’annonce imminent pour notre âme. L’athéisme du monde d’aujourd’hui est l’une des expériences les plus grandes de la vie religieuse du monde. On avait fait de Dieu un jouet, un objet de décoration pour rendre la vie un peu plus intéressante et, à présent, dans cette éclipse de Dieu, dans Son silence, l’homme acquiert le sens de la solitude et apprend à ne plus pouvoir se contenter de ce qu’il est et de ce qu’est le  monde ici-bas.

Cela nous fait, à nous aussi, du bien cette sensation de l’absence divine, d’une solitude humaine, cette angoisse qui éprend l’homme qui a perdu toute foi en la transcendance car, qu’est-ce que Dieu a été pour nous, nous qui disions croire ?

J’ai lu, au cours de ces dernières semaines, les œuvres de Pirandello, tout au moins une grande partie de ce qu’il a écrit et je dois vous avouer que certaines œuvres qui sont purement négatives font plus de bien que beaucoup de livres de théologie et de spiritualité parce qu’il s’y trouve moins de rhétorique, moins d’éloquence sacrée. On se trouve face à une expérience du vide, une expérience de l’angoisse, une expérience d’un désespoir sans fin. Face à ces témoignages, l’homme comprend finalement ce que Dieu devrait être pour lui.

Nous avons conscience de ce qu’attend le monde de nous aujourd’hui ; nous nous rendons compte que c’est nous qui devons combler ce vide, cette absence, dans la mesure où nous disons croire en Dieu, dans la mesure où nous nous sentons appelés à être des témoins de l’Absolu. Le monde attend des saints ! Nous sommes au début de l’année liturgique, raison pour laquelle nous avons chanté le Veni Creator, afin que le Seigneur nous tire du néant, qu’Il nous fasse grands dans son amour, qu’Il nous remplisse de Lui, qu’Il nous donne sa force curatrice, pour qu’à travers notre parole, le monde ait finalement à nouveau le sens d’une présence absolue. Le monde vous demande la sainteté ! Sachez que vous n’avez pas le droit de croire si vous ne voulez pas être des saints. Vis-à-vis d’un monde qui est dans l’angoisse, qui est dans le vide, dans le désespoir, vous n’avez pas le droit de croire tant que vous n’avez pas rempli ce vide par la présence divine, tant que vous ne répondez pas à cette angoisse par la joie immense d’une âme qui possède Dieu, tant que vous ne répondez pas à ce désespoir par la force d’une espérance curatrice qui redonne à nouveau au monde l’élan d’un chemin de vie, d’amour, de joie. Si nous croyons et que nous ne répondons pas à ces exigences, nous blasphémons Dieu, nous sommes comme des menteurs par rapport au monde… Mettons fin à la médiocrité ! Saint Paul le dit dans sa lettre de ce matin : « le moment est venu de sortir de votre sommeil ». C’est l’heure de nous réveiller de notre paresse, c’est l’heure de nous rendre compte que le chrétien a été envoyé dans le monde pour être sa lumière, pour être son sel. Il doit y avoir une juste proportion entre le désespoir du monde et notre espérance, entre l’angoisse du monde et notre inépuisable joie. Tant que qu’il n’y pas cet équilibre, nous sommes des menteurs, même le christianisme est du mensonge et ce serait mieux alors que tout soit jeté, qu’il n’existe plus rien sinon les larmes, l’angoisse, la solitude d’un monde qui a perdu Dieu ; parce qu’au fond, cette solitude rend plus témoignage à Dieu que notre médiocrité.

Nous devons être des saints. C’est à cela que nous appelle la consécration que nous avons faite au sein de la Communauté.

Tirée de l’Assemblée du 3 décembre 1967 à Florence