mardi, juin 25, 2019

Nous aimons parce que nous aimons (1980)

Mes chers frères, c’est insensé de penser que l’amour chrétien doit s’exprimer envers le tiers monde alors que nous nous refusons aux personnes qui sont proches de nous. C’est la Providence qui détermine comment notre amour doit être vécu, faisant en sorte que certaines personnes soient concrètement plus liées à nous et que d’autres soient plus proches de nous. Ceci n’implique pas que je sois éternellement conditionné par votre présence mais si j’essaie d’aimer en dehors de ma famille de sang ou de ma famille religieuse, pour aimer les autres, je n’aime pas.

Il est facile d’aimer les autres parce qu’ils ne nous incommodent pas. Mon amour fraternel ne doit potentiellement exclure personne, il doit être universel mais il demeure conditionné par ma nature, le lieu où je suis, l’environnement dans lequel je vis, les personnes que le Seigneur met à mes côtés. Et qu’est-ce que cela veut dire pour nous ? Cela veut avant tout dire nous aimer entre nous. C’est ce que Jésus Lui-même nous a enseigné dans le 4ème Evangile : « aimez-vous les uns les autres » (Jean 13, 34). Il le dit et le dit au sujet de ses disciples.

Nous avons souvent dit que l’amour chrétien, tout comme l’amour de Dieu, est non seulement universel mais également gratuit, sans motif. Je dois aimer non pas parce que l’autre m’aime, non pas parce que l’autre me hait. J’aime parce que j’aime. Mon amour ne doit jamais être un amour de réaction. Nietzsche n’a rien compris au sujet de l’amour chrétien lorsqu’il a dit que la morale chrétienne est la morale des esclaves parce que – disait-il – les chrétiens font comme les chiens qui reçoivent un coup de pied de leur patron et lui lèchent les pieds au lieu de le mordre. « Si quelqu’un te donne un coup de pied, donne lui en cinq – disait Nietzsche – comme ça, tu prouves que tu es un homme ; ces chrétiens ne sont que des esclaves ». Ce n’est pas vrai. Non pas parce que notre amour ne doit pas s’étendre aussi à ceux qui nous haïssent mais parce que nous n’aimons pas parce que les gens nous haïssent ni parce qu’ils nous aiment ; nous aimons prioritairement. Notre amour précède l’acte d’autrui, raison pour laquelle il reste gratuit. Nous aimons simplement. Nous ne pouvons vivre de rapport avec les autres qu’en tant qu’acte d’amour. Il en est de même pour Dieu.

Mais si l’amour chrétien est un amour gratuit, s’il est vrai, il n’exige pas une réponse mais l’attend. Si nous étions indifférents, nous n’aimerions même pas. Nous serions pareils au patron qui donne à son chien un quignon de pain et puis le renvoie ; plus rien ne l’intéresse, que le chien lui soit ou non reconnaissant. Dieu ne peut nous aimer ainsi et nous non plus, nous ne pouvons aimer ainsi même si nous devons aimer d’un amour désintéressé parce que notre amour, s’il est chrétien, crée la communauté et la communauté ne se réalise que lorsque l’amour devient mutuel. Je ne fais pas dépendre mon amour envers vous du fait que vous répondiez ou non à mon amour ; l’amour vrai crée la Communauté, c’est-à-dire, à l’amour que je donne répond l’amour de l’autre.

Pareil pour l’amour de Dieu. C’est l’amour de Dieu qui fait les saints mais les saints doivent répondre à l’amour. Cela laisse-t-il Dieu indifférent que l’on réponde ou pas à son amour ? Non, parce qu’Il donne le paradis à celui qui répond tandis que celui qui le Lui refuse ne peut aller au paradis. Et ce n’est pas parce que Dieu le condamne mais parce que, s’il refuse l’amour, il ne peut non plus le recevoir. Nous ne sommes réellement aimés que dans la mesure où, en acceptant l’amour, nous répondons à l’amour.

Exercices Spirituels à La Verna, du 3 au 10 août 1980