mardi, juin 25, 2019

La bibliotheque un lieu sacre

Il est vrai que l’Eglise qui rassemble les fidèles pour la louange de Dieu, l’Eglise où chaque jour est célébré le sacrifice du Christ est le lieu le plus saint que nous avons en ce monde. Mais après l’Eglise, il y a un autre endroit qui rassemble dans l’amour les âmes qui cherchent Dieu : c’est la bibliothèque.

Je n’ai jamais compris l’importance que pouvait avoir pour moi la connaissance d’une doctrine dans laquelle je ne vis pas. Pour moi, le livre est la relique la plus illustre que peut laisser un homme à ses frères. Plusieurs siècles au paravent, on combattait pour avoir en sa possession le corps des saints. Aujourd’hui, cet amour pour les reliques a beaucoup baissé et cela s’explique : l’homme peut difficilement vivre en communion avec ceux qu’il aime et qui l’ont soutenu, encouragé, nourrit dans son cheminement de foi. Le livre par contre ne rend pas uniquement présent un corps désormais mort, dont les os desséchés n’ont plus de vie : pour moi, le livre est vraiment le moyen le plus efficace pour entrer en communion avec ceux qui, à travers les livres, nous révèlent leurs passions, leur volonté et le témoignage de leur vie. A travers les livres, j’entre en communion avec ceux qui les ont écrits. Je n’ai jamais été bien capable de donner une grande importance aux livres scolaires, aux livres étudiés en classe. Le livre pour moi est le moyen par lequel, chaque jour un peu plus, peut se réaliser une communion entre celui qui écrit et celui qui lit. Une communion qui dilate l’âme, l’enrichit chaque jour un peu plus.

Le livre a nécessairement un rapport avec celui qui l’a écrit et établit un rapport avec ceux qui le lisent. C’est ce qui se passe dans la bibliothèque : un lieu sacré dans lequel l’homme n’apprend pas seulement des doctrines abstraites mais vit dans une communion d’amour. Je sens que j’ai besoin de cette communion : que serait ma vie sans Saint Augustin, Sainte Thérèse, sans les grands philosophes, les grands poètes ? Quel don plus grand les hommes pourraient-ils me faire en dehors du don de leurs propres expériences, de leur propre vie ? Le livre n’est pas uniquement pour un enseignement abstrait : c’est la volonté d’une communion d’amour. J’ai toujours pensé qu’un vrai livre, avant même de me donner des notions, avant d’enrichir mon intelligence, est un écrit autobiographique ; c’est le don que chacun fait de lui-même à ses frères. A travers la lecture, tu ne connais pas seulement une doctrine mais tu connais les hommes qui sont tes frères : ta vie ne peut être que cette communion d’amour que les livres assurent. C’est, en quelque sorte, une anticipation de la vie du ciel celle que la lecture peut établir. Le livre renvoie à un lendemain (futur) la fin d’une vie dans le temps : je vis en communion avec Saint Augustin mais aussi avec les tragiques grecs, avec Dostoevskij … Ils font partie de moi. Je leur dois une partie de moi-même. C’est beau, c’est extraordinaire de sentir que nous pouvons ainsi transcender la difficulté des lieux et des temps, non seulement pour vivre une communion d’amour mais pour vivre, dans cette communion, la victoire sur tout ce qui nous divise et nous rend étrangers les uns aux autres. C’est vrai que parfois, ce n’est pas évident que l’écrivain se donne avec simplicité : mais celui qui le cherche lui demande une parole de vie et les réelles difficultés qui existent pour cette communion d’amour ne font que rendre toujours plus forte la volonté d’essayer de pénétrer le mystère de la personne de celui qui écrit. L’écrivain est ton frère : tu ne peux rompre le rapport avec lui d’autant plus que ce qu’il écrit est un don qu’il te fait de lui-même. Si tu reçois beaucoup de la lecture d’un auteur, tu dois te rappeler que l’auteur aussi a besoin de toi, qu’il sent le besoin d’aimer ; il sent aussi le besoin de se sentir aimé. Les auteurs aussi reçoivent quelque chose de toi, un prolongement de leur vie, un élargissement de leur expérience, une connaissance plus profonde de ce qu’est l’homme, tout homme. Tu veux vivre d’eux, tu veux que leur vie soit un aliment pour la tienne : l’auteur aussi, dans la mesure où il vit, veut recevoir de toi la possibilité de vivre au-delà de la mort en ceux qui accueillent son message d’amour.

Oui, la bibliothèque est un lieu sacré : c’est vrai que la communion que l’homme vit avec Dieu à travers la prière, le Sacrifice eucharistique, est plus grande mais la bibliothèque nous fait vivre plus concrètement une communion avec les frères qui ont tous quelque chose à nous donner, tout comme toi aussi tu voudrais te donner à tous. La perfection ultime de la charité devrait précisément être cette communion universelle qui fait de nous tous un seul Christ.

Dieu et l’Homme, Piemme 2001, page 183-185