jeudi, novembre 21, 2019

«Justice et misericorde»

Il me semble que l’enseignement de la première lecture (cf. Sagesse 12, 13.16-19) est l’une des doctrines que le magistère des docteurs d’Israël aimait souligner, depuis le commentaire de l’une des premières pages de la Genèse (cf. Genèse 18, 23 et suivants), lorsque Abraham demanda à Dieu de faire preuve de miséricorde envers les villes de Sodome et de Gomorrhe : il demande cette miséricorde de Dieu en vertu de Sa justice et c’est l’un des enseignements les plus profonds de toute la doctrine rabique, même si nous les catholiques, nous n’en entendons pas souvent parler. Chez nous on oppose souvent la justice à la miséricorde alors que le judaïsme antique voyait dans la miséricorde l’unique manière, de la part de Dieu, d’exercer la justice. Dieu est juste dans la mesure où Il est bon, Dieu est juste dans la mesure où Il est miséricorde, Dieu est juste dans la mesure où Il a pitié. Il me semble que l’enseignement théologique de la tradition chrétienne, plus que dépendre de l’Ecriture Sainte – bien qu’elle dépende aussi de l’Ecriture Sainte, je ne le nie pas – dépend surtout d’une certaine vision des vertus comme nous les a données Aristote.

Reprenons un peu le concept de justice qui est propre aux païens : la justice, c’est donner à chacun ce qui lui est dû. Dieu ne doit rien à personne mais Il doit quelque chose à Lui-même. De quelle manière la justice divine peut-elle être payée si ce n’est par Lui ? Il se doit donc de combler ce qui est déficitaire en la créature ; à la justice divine ne peut répondre rien d’autre que la miséricorde infinie. Prétendre de la créature est pour Dieu se mettre dans les conditions de ne jamais être payé. L’homme n’a rien à donner à Dieu en compensation de ce qu’il peut Lui avoir enlevé. Et alors, si Dieu veut être payé, Il ne peut l’être que par Lui-même. La réponse aux exigences divines ne peut être donnée que par son amour ineffable. C’est ce que disait Saint Augustin : «crois-moi mais donne-moi aussi ce que tu demandes!». Ce n’est que Dieu qui répond à Dieu et personne d’autre ne peut répondre à Dieu que Lui-même.

Vous voyez à partir de là à quel point est merveilleuse la vie chrétienne ! Nous n’avons rien à craindre. Avons-nous commis des péchés ? Eh bien, par qui a commencé la rédemption ? Une prostituée, Marie Madeleine. Et qui c’est qui va le premier au paradis? Un malfaiteur. Mais c’est juste qu’il en soit ainsi. Pourquoi ? Parce que Dieu, comme le disait Saint Augustin, couronnant nos mérites, ne fait que couronner ses dons. Dieu seul répond à Dieu et lorsque l’âme croit donner quelque chose qui lui appartient, elle se met dès lors en dehors de tout ordre de grâce. Lorsque l’homme se fie à lui-même, lorsque l’homme croit en ses propres vertus, lorsque l’homme se sent un honnête homme, lorsque l’homme est content et satisfait de lui-même et croit donner quelque chose à Dieu, c’est précisément en ce moment que cet homme est étranger à la vie divine car personne ne peut donner à Dieu que ce qu’Il lui a donné.

Donc la justice de Dieu est Sa propre miséricorde. Il ne peut être juste, Il ne peut être bon, indulgent parce que rien ne peut être soustrait à son contrôle : juste juge, Il exercera sa justice avec une bonté sans limite, un amour qui ne connaît pas de mesure. C’est, du reste, ce que disait l’un de nos grands mystiques du Moyen-Âge, le bienheureux Suso : « à la justice divine qui est infinie ne répond qu’une miséricorde infinie ». Pourquoi Notre Seigneur doit-Il nous envoyer en enfer ? C’est vrai que si quelqu’un veut y aller, il y ira mais pourquoi nous y enverrait-Il ? D’autant plus qu’en t’envoyant en enfer, Il n’obtient rien de toi : est-ce qu’Il reçoit un dédommagement pour nos péchés ? L’unique dédommagement qu’Il peut obtenir pour nos péchés, c’est son Sang divin, c’est son amour infini ; seul cet amour répond à l’abîme de la faute.

L’abîme de la faute n’est comblé que par Dieu : non pas par l’acte humain, non pas par la peine de l’homme. Précisément parce que la peine de l’homme ne peut satisfaire la justice divine, cette peine sera éternelle, non pas parce que l’éternité de la peine donne satisfaction mais parce que ne pouvant satisfaire, l’homme reste dans la peine ; le débiteur reste insolvable. Alors, à partir du moment où le préjudice de l’homme est le préjudice de Dieu, pourquoi Dieu nous enverrait-Il en enfer?

Ouvrons notre âme pour accueillir le don de la miséricorde infinie! Accueillons cette miséricorde infinie, la seule qui réponde aux exigences de sa divine justice, de sa Sainteté.

Retraite à Florence le 23 juillet 1972