mardi, août 20, 2019

De retour de la Russie (1996)

Les événements de notre vie ne peuvent pas avoir qu’un sens intime et personnel ; l’homme n’est jamais séparé des autres, qu’il le veuille ou pas, sa vie ne lui appartient pas. C’est mon sentiment à mon retour de la Russie. J’ai commencé ma vie d’écrivain, surtout d’initiateur à une forme de vie religieuse, par un amour fort, vivant et inexplicable envers le Christianisme russe. Le premier livre que j’ai écrit est également le premier livre écrit en Italie sur le Christianisme russe. Il me semble que Séraphin de Sarov et surtout Saint Serge voulaient être proches de moi en me guidant et en me soutenant sur mon chemin. A présent, à la fin de ma vie, j’ai finalement eu la possibilité d’aller sur la terre russe. J’ai été à Saint Pétersbourg, à Novgorod, à Vladimir, à Souzdal et surtout à Moscou. J’ai eu des contacts – pas fréquents et pas prolongés – avec les guides qui nous ont accompagnés au cours du voyage et j’ai surtout connu l’humble peuple russe, son extraordinaire piété, sa simplicité, son humilité et sa merveilleuse patience.

Depuis mon retour, il me semble avoir compris la raison pour laquelle le Seigneur a voulu que je fasse ce voyage : l’amour pour la Russie et sa spiritualité étaient, évidemment, l’expression d’une vocation œcuménique, c’était pour moi un engagement d’amour. Je repense à Giorgio La Pira qui me disait en souriant qu’il voulait m’amener en Russie et m’installer comme patriarche de Moscou et, chose étrange, au cours de mon séjour à Moscou, j’ai été hébergé, avec tout le groupe avec lequel j’étais, dans un hôtel qui était le siège des bureaux administratifs du Patriarche. Je me sentais et j’étais vraiment l’hôte du Patriarche, même si je ne l’avais pas vu.

Ce qui m’a le plus impressionné au cours de mon voyage, c’est la présence continue de la Vierge Marie : la Madone de Kazan, la Madone de Vladimir, la Madone du Don …. J’ai vu les merveilleuses cathédrales dédiées à la Dormition et à l’Assomption de Marie ; j’ai compris que nous ne pourrions vivre une vocation œcuménique que dans la mesure où nous participerons à Sa maternité. Elle est la Mère de tous les vivants parce que ce n’est qu’en Christ que nous tous sommes un. L’Incarnation du Verbe se poursuit non pas en ce sens que le Verbe doive encore réaliser son incarnation mais en ce sens, que par l’Esprit Saint, c’est la Vierge Marie qui doit porter au Verbe non seulement une nature singulière mais la nature de tous. « A la fin – comme le disait Saint Augustin – il n’y aura plus qu’un « unique Christ », un Christ qui aura assumé en Lui toute l’humanité dans son unique Corps ».

Elle est la Mère de l’unité. L’unité ne peut être, de fait, le fruit de négociations, ni de rencontres théologiques, ni de décrets. La loi reconnaît la vie mais ne la crée pas. L’unité de l’Eglise est œuvre de Marie : Elle est la Mère d’un seul Fils, en Elle tous doivent donc être Un, tous doivent être l’unique Corps du Christ. Oui, j’ai senti que l’unité était déjà en cours : je me sentais un avec tout cet immense peuple, avec chaque jeune, chaque homme, chaque femme qui priait en même temps que moi dans les merveilleuses églises et cathédrales qui resplendissent comme des couronnes de gloire sur la terre russe.

Il est vrai qu’il y a quelques-uns qui rejettent l’union avec nous les catholiques mais ce refus naît d’une incompréhension que nous devons essayer de transcender. Si dans leur piété religieuse les orthodoxes se sentent fils de Marie, ils ne peuvent pas ne pas se sentir nos frères. C’est ce que j’ai expérimenté : avec mes compagnons de voyage, nous avons vécu un vivant sentiment d’amour réel, non seulement à cause de notre engagement d’amour mais plus encore pour l’amour qu’ils ont eu pour nous. Je me souviendrai toujours du moine qui nous a parlé dans le monastère de la Madone du Don : avec une simplicité, une joie et une sérénité qui nous a vraiment conquis. Je me souviendrai toujours de cette humble femme qui s’est agenouillée pour baiser la terre devant moi et qui en se mettant sur ses genoux a voulu me prendre les mains pour les baiser. Ce qui s’est passé avec moi s’est répété avec d’autres personnes du groupe. Une humble femme a voulu embrasser la sœur Benedetta et nous tous qui sommes allés visiter la tombe du père Alexandre Men, nous avons été frappés par la générosité et la joie avec lesquelles nous avons été accueillis par la concierge qui n’arrêtait pas de nous donner les médailles et autres petits souvenirs.

Il se pourrait même que, dans sa dimension visible, l’unité entre tous les chrétiens soit reconnue mais nous avons senti que cette unité ne sera pas plus grande et plus vraie pour le simple fait d’avoir été reconnue publiquement. La véritable unité de l’Eglise est fruit de l’Esprit Saint qui vit dans chaque âme qui s’ouvre, dans la foi et dans l’humilité, à l’action de ce même Esprit.

Nous devons donc nous sentir des frères. L’amour dissipera toutes les difficultés et nous ouvrira à une expérience de communion fraternelle. Déjà le Saint Père nous enseigne que l’Eglise doit respirer par ses deux poumons. Il peut, peut-être, manquer aux orthodoxes le sens de l’unité de tous les chrétiens mais à nous aussi, les catholiques, il nous manque souvent ce sens de piété et de l’humilité qui rend le peuple russe si grand. Ce n’est pas uniquement l’orthodoxie qui a besoin de Rome ; même les catholiques ont besoin de la patience, de la piété et l’humilité de ce grand peuple. Nous aussi avons besoin du témoignage de lumière et de joie de la sainteté russe ; nous aussi avons besoin d’être confortés dans notre foi par le témoignage du martyr de centaines d’évêques, de milliers de prêtres qui ont témoigné, par leur mort, de leur fidélité au Christ Seigneur.

L’unité de l’Eglise sera toujours plus un fait intérieur qu’extérieur si cette unité est fruit de l’Esprit Saint et ce n’est que notre manque de foi qui ne nous fait pas reconnaître l’unité en cours de tous les croyants.

J’ai appris de mon voyage que je dois aimer, non pas avec l’amour de quelqu’un qui croit posséder et n’a pas besoin de recevoir des autres ; la vraie communion suppose non seulement un vouloir donner mais aussi une volonté de recevoir, je dirais même un besoin de recevoir l’autre que tu aimes. Prétendre uniquement donner est un acte d’orgueil et refus d’un amour véritable.

Il me semble que cette vocation œcuménique soit propre à la Communauté. Depuis toujours, nous qui sommes très fidèles à l’Eglise Romaine, nous avons senti de devoir assumer les valeurs positives de toute autre communauté religieuse et, avant tout, les valeurs religieuses de l’orthodoxie. L’amour pour le Christianisme russe qui a animé ma jeunesse devient aujourd’hui peut-être plus sobre mais plus motivé par des raisons profondes de foi. Et je voudrais que tous mes frères et sœurs de la Communauté ressentent, eux aussi, la grandeur de cette communauté religieuse qui – bien que n’ayant pas réalisé tous les éléments propres à l’Unique Eglise du Christ – puisse apporter à notre Eglise, une expérience vivante de foi et d’amour.

Septembre 1996